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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — Les noms essentiels s’attribuent-ils aux Personnes au pluriel ou au singulier ?

Objections :

1. Attribués aux trois Personnes, les noms essentiels tels que “ Dieu ” doivent, semble til, se mettre au pluriel et non au singulier. De même, en effet, que le terme “ homme ” évoque un sujet possédant l’humanité, ainsi “ Dieu ” évoque un sujet possédant la déité. Or les trois Personnes sont trois possesseurs de la déité. Les trois Personnes sont donc trois Dieux.

2. Lorsque la Vulgate dit : “ Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ”, l’original hébreu porte Elohim, qu’on peut traduire “ les dieux ” ou “ les juges ” ; et ce pluriel vise la pluralité des Personnes. Les trois Personnes sont donc plusieurs dieux, et non pas un seul Dieu.

3. Le mot res pris absolument paraît appartenir au genre substance. Or, attribué aux Personnes, il se met au pluriel ; Saint Augustin écrit, par exemple : “ Les res dont nous devons jouir sont le Père, le Fils et le saint Esprit. ” On pourra donc mettre au pluriel les autres noms essentiels, quand on les attribue aux trois Personnes.

4. De même que le mot Dieu signifie : ce qui possède la déité, ainsi le mot personne signifie : ce qui subsiste en une nature intellectuelle quelconque. Or on dit : “ Trois Personnes ” ; nous pouvons pareillement dire : trois dieux.

En sens contraire :

il est écrit (Dt 6, 4) : “ Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu est un seul Dieu. ”

Réponse :

Parmi les noms essentiels, il en est qui signifient l’essence sous forme de substantifs, d’autres sous forme d’adjectifs. Les substantifs essentiels attribués aux trois Personnes se mettent au singulier, et non au pluriel. Tandis que les adjectifs attribués aux trois Personnes se mettent au pluriel. En voici la raison.

Les substantifs désignent ce qu’ils signifient comme une substance, tandis que les adjectifs le désignent comme un accident, c’est-à-dire comme une forme inhérente à un sujet. Or, la substance a unité ou pluralité par soi, comme elle a l’être par soi ; c’est pourquoi le substantif prend le singulier ou le pluriel suivant la forme qu’il signifie. Tandis que l’accident, qui a l’être dans un sujet, reçoit aussi du sujet son unité ou sa pluralité ; par suite, dans les adjectifs, le singulier ou le pluriel se prend des suppôts.

Dans les créatures, il est vrai, on ne rencontre de forme unique en plusieurs suppôts que dans le cas d’une unité d’ordre, comme la forme d’une multitude ordonnée. De fait, les mots qui signifient ce genre de forme s’attribuent à plusieurs au singulier, s’il s’agit de substantifs, mais non pas s’il s’agit d’adjectifs. On dit ainsi que “ plusieurs hommes font un collège, une armée, un peuple ” ; tandis qu’on dit : plusieurs hommes sont “ collégiaux ”. En Dieu, nous avons dit, nous signifions l’essence divine comme une forme, qui est simple et souverainement une, on l’a montré plus haut. Aussi, les substantifs qui signifient l’essence divine se mettent au singulier et non au pluriel, quand on les attribue aux trois Personnes. Et voilà pourquoi, de Socrate, Platon et Cicéron, nous disons que ce sont trois hommes, tandis que du Père, du Fils et du saint Esprit nous ne disons pas que ce sont “ trois dieux” mais “ un seul Dieu ”. En trois suppôts de nature humaine, il y a en effet trois humanités ; mais dans les trois Personnes, il n’y a qu’une essence divine.

Mais les adjectifs essentiels attribués aux trois se mettent au pluriel, à cause de la pluralité des suppôts. On dit qu’ils sont trois existants, trois sages, trois éternels, incréés, immenses si l’on prend ces termes comme des adjectifs. Si on les prend comme des substantifs, on dit alors que les Trois sont un Incréé, un Immense, un Éternel, comme dit Saint Athanase dans le Symbole qui porte son nom.

Solutions :

1. Le mot “ Dieu ” signifie bien “ ayant la déité ”, mais avec un mode de signification différent : “ Dieu ” est un substantif, tandis que “ ayant la déité ” est un adjectif. Dès lors, il y a bien “ trois ayant la déité (étant Dieu) ” sans que pour autant il y ait “trois dieux ”.

2. Chaque langue a ses usages propres. En raison de la pluralité des suppôts, on dit en grec : “ trois hypostases ” ; en hébreu : “ Elohim ”, au pluriel. Nous, nous évitons le pluriel “ Dieux ” ou “ Substances ”, de peur qu’on ne rapporte cette pluralité à la substance ou essence.

3. Le mot res est un transcendantal. Pris au sens de relation, on le met au pluriel en Dieu ; pris au sens de substance, on le met au singulier. Saint Augustin lui-même dit, à l’endroit cité : “ Cette même Trinité est une certaine "réalité" suprême. ”

4. La forme signifiée par le mot “ personne ” n’est pas l’essence ni la nature, mais la personnalité. Et puisque dans le Père, le Fils et le saint Esprit il y a trois personnalités, c’est-à-dire trois propriétés personnelles, le mot “ personne ” s’attribue aux trois non pas au singulier, mais au pluriel.