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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Doit-on dire qu’il y a trois Personnes d’une seule essence ?

Objections :

1. Saint Hilaire dit que le Père, le Fils et le saint Esprit “ sont trois par la substance, un par leur harmonie ”. Or la substance de Dieu est son essence. Les trois Personnes ne sont donc pas “ d’une seule essence ”.

2. Selon Denys, on ne doit rien affirmer de Dieu, qui n’ait été formulé authentiquement par la Sainte Écriture. Or la Sainte Écriture n’a jamais dit expressément que le Père, le Fils et le saint Esprit “ sont d’une seule essence ”. Il ne faut donc pas le dire.

3. La nature divine, c’est l’essence. Il suffisait donc de dire que les trois Personnes sont d’une seule nature.

4. Il n’est pas d’usage de rapporter la personne à l’essence, en disant : “ la personne de telle essence ” ; mais on rapporte plutôt l’essence à la personne, en disant : “ l’essence de telle personne ”. Il semble donc pareillement contraire à l’usage de dire : “ trois Personnes d’une seule essence ”.

5. Selon Saint Augustin, nous évitons de dire que les trois Personnes sont ex una essentia (“ à partir d’une seule essence ”) de peur de donner à penser qu’en Dieu l’essence est autre chose que la personne. Mais si les prépositions évoquent un passage et une distinction, il en est de même du génitif. Il faut donc, pour la même raison, s’abstenir de l’expression : tres personae sunt unius essentiae (d’une seule essence).

6. En parlant de Dieu, il faut éviter ce qui peut être occasion d’erreur. Mais notre formule peut être occasion d’erreur. Saint Hilaire écrit en effet : “ Parler de "l’unique substance du Père et du Fils", c’est évoquer ou bien un subsistant qui porte deux noms, ou bien une substance qui a fourni deux substances imparfaites, ou bien une tierce substance préalable qui aurait été prise et assumée par les deux autres. ” Il ne faut donc pas dire que les trois personnes sont “ d’une seule essence ”.

En sens contraire :

“ le mot homoousion, dit Saint Augustin, mot qui fut approuvé contre les ariens au Concile de Nicée, signifie que les trois Personnes sont d’essence unique ”.

Réponse :

On l’a dit plus haut, notre intellect ne nomme pas les choses divines selon leur mode à elles, faute de pouvoir les connaître ainsi ; il les nomme selon le mode rencontré dans les créatures Or, dans les choses sensibles où notre intellect puise sa connaissance, la nature d’une espèce donnée est individuée par la matière ; la nature tient ainsi le rôle d’une forme, et l’individu celui de sujet ou suppôt de la forme. Voilà pourquoi même en Dieu (il s’agit ici de notre mode de signifier) l’essence tient le rôle d’une forme des trois Personnes. Or, quand il s’agit des choses créées, notre langage rapporte toute forme à son sujet : la forme “ de celui-ci ”. On parle ainsi de la santé, de la beauté “ de tel homme ”. Mais on ne rapporte à la forme le sujet qui la possède que si la forme est accompagnée d’un adjectif qui la détermine. On dit ainsi : “ cette femme est d’une beauté remarquable ”, “ cet homme est d’une vertu accomplie ”. De même donc, puisqu’en Dieu il y a multiplication des personnes sans multiplication de l’essence, nous dirons : “ l’unique essence des trois Personnes ”, en prenant ces génitifs comme des déterminations de la forme.

Solutions :

1. Dans ce texte de Saint Hilaire, “ substance ” est pris au sens d’hypostase, et non d’essence.

2. Il est exact que l’expression “ trois Personnes d’une seule essence ” ne se trouve pas textuellement dans l’Écriture. Cependant, on y trouve bien ce qu’elle signifie, par exemple en ce passage (Jn 10, 30) : “ Mon Père et moi sommes un ” ; et dans cet autre (Jn 10, 38 ; 14, 10) : “ Je suis dans mon Père, et mon Père est en moi. ” Beaucoup d’autres passages pourraient être allégués.

3. La nature désigne le principe d’action, mais “ l’essence ” se rapporte à l’être. Aussi, quand nous parlons de choses qui ont en commun une même action, par exemple de tout ce qui échauffe, on peut dire qu’elles sont de même nature, mais on ne peut dire qu’elles sont d’une seule essence que si c’est leur être qui est un. Donc, en disant que les trois Personnes ont la même essence, on exprime mieux l’unité divine qu’en disant “ la même nature”.

4. Il est d’usage de rapporter au sujet la forme tout court : “ le courage de Pierre ”. Mais on ne rapporte le sujet à la forme, que si l’on veut en déterminer la forme ; il faut alors deux génitifs : un pour signifier la forme, un autre pour signifier sa détermination. On dira ainsi : “ Pierre est d’un courage incomparable. ” Ou bien il faut un génitif qui en vaille deux ; on dit : “ C’est un homme de sang ”, c’est-à-dire qui verse beaucoup de sang. Donc, puisque nous signifions l’essence divine comme une forme pour la personne, il est correct de dire : “ l’essence de cette personne” ; mais l’inverse est incorrect, à moins d’ajouter un mot déterminant l’essence : “ le Père est une Personne d’essence divine ”, ou bien : “ les trois Personnes sont une seule essence ”.

5. Les prépositions ex ou de n’introduisent pas une cause formelle, mais une cause efficiente ou matérielle. Or ces dernières causes sont toujours distinctes de leur effet ; car rien n’est sa propre matière, rien non plus n’est son propre principe actif. Au contraire, une chose donnée peut être sa propre forme, comme on le voit dans tous les êtres immatériels. Dès lors, quand on dit : “ tres Personae unius essentiae ”(trois Personnes d’une seule essence), signifiant ainsi l’essence d’une forme, on ne présente pas l’essence comme distincte de la personne ; au contraire on le ferait, si l’on disait : “ tres Personae ex eadem essentia ”(trois Personnes provenant de la même essence).

6. Saint Hilaire a dit : “ On ferait gravement tort aux choses sacrées, si, sous prétexte que certains ne les tiennent pas pour sacrées, il fallait les laisser disparaître. On comprend mal homoousion ? Peu m’importe, à moi qui l’entends correctement. ” Et plus haut : “ Disons la substance “ une ” parce que l’engendré reçoit la propre nature du Père, mais non pas parce qu’il y aurait partage, union ou communion ” (à une substance préalable).