Article 5 — Y a-t-il mission invisible du Fils aussi bien que du saint Esprit ?
Objections :
l : C’est en raison des dons de la grâce que l’on considère la mission invisible d’une Personne divine. Or tous les dons de grâce ressortissent au saint Esprit, selon la parole de Saint Paul (1 Co 12, 11) : “ Ils sont tous l’œuvre du même et unique Esprit. ” Il n’y a donc de mission invisible que du saint Esprit.
2. La mission de la Personne divine est liée à la grâce sanctifiante. Or les dons qui perfectionnent l’intellect ne sont pas des dons de la grâce sanctifiante, car on peut les posséder sans la charité, dit Saint Paul (1 Co 13, 2) : “ Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais toute la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. ” Puisque le Fils procède, comme Verbe, de l’intellect, il ne lui appartient donc pas d’être envoyé.
3. La mission d’une Personne divine, disions-nous, est une procession. Mais la procession du Fils et celle du saint Esprit sont deux processions distinctes. Donc, si ces deux Personnes sont envoyées, cela fera aussi deux missions distinctes. Et alors la seconde serait superflue, car une seule suffit à sanctifier la créature.
En sens contraire :
il est écrit de la Sagesse divine (Sg 9, 10) : “ Envoyez-la de vos cieux très saints, envoyez-la du trône de votre gloire. ”
Réponse :
Par la grâce sanctifiante, c’est toute la Trinité qui habite l’âme, selon ce qui est écrit en Saint Jean (14, 23) : “ Nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure. ” Or, dire qu’une Personne divine est envoyée à quelqu’un par la grâce invisible, c’est signifier un mode nouveau d’habitation de cette Personne, et l’origine qu’elle tient d’une autre. Puisque ces deux conditions : habiter l’âme par la grâce, et procéder d’un autre, conviennent également au Fils et au saint Esprit, concluons qu’il convient à tous deux d’être envoyés invisiblement. Quant au Père, il lui appartient sans doute d’habiter l’âme par la grâce, mais non pas d’être d’un autre, ni par suite d’être envoyé.
Solutions :
l. Il est vrai que tous les dons, à titre de dons, sont appropriés au saint Esprit, parce que celui-ci, en tant qu’Amour, a le caractère du premier don, nous l’avons dit. Cependant, certains dons, considérés selon leur teneur en propre et spécifique, sont attribués par appropriation au Fils : tous ceux précisément qui se rattachent à l’intellect. Et selon ces dons il y a une mission du Fils. Saint Augustin dit ainsi : “ Le Fils est invisiblement envoyé à chacun, lorsqu’on le connaît et perçoit. ”
2. La grâce rend l’âme conforme à Dieu. Aussi pour qu’il y ait mission d’une Personne divine à l’âme par la grâce, il faut que l’âme soit conforme ou assimilée à cette personne par quelque don de grâce. Or le saint Esprit est l’Amour ; c’est donc le don de la charité qui assimile l’âme au saint Esprit, et c’est en raison de la charité que l’on considère une mission du saint Esprit. Le Fils, lui, est le Verbe et non pas un verbe quelconque, mais celui qui inspire l’Amour. “ Le Verbe que nous cherchons à faire entendre, dit Saint Augustin, est une connaissance pleine d’amour. ” Il n’y a donc pas mission du Fils pour un perfectionnement quelconque de l’intellect, mais seulement quand l’intellect est doté et enrichi de telle sorte qu’il en vienne à déborder dans un élan d’amour, selon qu’il est écrit en Saint Jean (6, 45) : “ Quiconque a entendu le Père et a reçu son enseignement, vient à moi ”, ou dans le Psaume (39, 4) : “ Dans ma méditation, un feu s’embrasera. ” Aussi Saint Augustin use-t-il de termes significatifs : “ Le Fils, dit-il est envoyé, lorsqu’il est connu et perçu. ” Le mot perception signifie en effet une certaine connaissance expérimentale. C’est là proprement la “ sagesse ”, ou science savoureuse, selon la maxime de l’Ecclésiastique (6, 22) : “ La sagesse de la doctrine mérite bien son nom. ”
3. Nous l’avons dit, la mission comporte un double aspect : origine de la Personne envoyée, et habitation par la Grâce. Si, en parlant de mission, nous considérons l’origine, alors la mission du Fils est distincte de celle du saint Esprit, comme la génération de l’un est distincte de la procession de l’autre. Mais, si nous considérons l’effet de la grâce, les deux missions ont une racine commune, la grâce, tout en se distinguant dans les effets de cette grâce, qui sont l’illumination de l’intellect et l’embrasement de l’affection. On voit par là qu’une mission ne va pas sans l’autre, puisque aucune des deux ne s’accomplit sans la grâce sanctifiante, et qu’une Personne ne se sépare pas de l’autre.