Article 6 — A qui est accordée la mission invisible ?
Objections :
l. Les Pères de l’Ancien Testament ont eu part à la grâce, tandis qu’il ne semble pas que la mission invisible les ait atteints, d’après Saint Jean (7, 39) : “ L’Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié. ” La mission invisible n’est donc pas donnée à tous ceux qui participent à la grâce.
2. Il n’y a de progrès en vertu que par la grâce. Mais la mission invisible ne paraît pas liée aux progrès de la vertu ; car, le progrès vertueux étant continu, semble-t-il, puisque la charité ou bien croît sans cesse, ou bien disparaît, on aurait alors une mission continuelle. Ne disons donc pas que la mission invisible est faite “ à tous ceux qui ont part à la grâce ”.
3. Le Christ et les bienheureux ont la grâce en plénitude. Mais il ne semble pas qu’il leur soit fait de mission, car on ne fait d’envoi qu’à celui qui est à distance, alors que le Christ, en tant qu’homme, et les bienheureux sont parfaitement unis à Dieu. Ce n’est donc pas “ à tous ceux qui ont part à la grâce ”, qu’est faite la mission invisible.
4. Les sacrements de la loi nouvelle contiennent la grâce ; pourtant nul ne dit qu’il leur est fait une mission invisible. Il n’y a donc pas mission invisible à tout ce qui a la grâce.
En sens contraire :
d’après Saint Augustin, il y a mission invisible “ pour sanctifier la créature ”. Or, toute créature qui a la grâce est sanctifiée. Il y a donc mission invisible à toute créature qui a la grâce.
Réponse :
Ainsi qu’on l’a dit, le concept de mission implique que l’envoyé, ou bien commence d’être où il n’était pas auparavant, comme il arrive dans les choses créées ; ou bien commence d’être d’une manière nouvelle là où il était déjà, et c’est dans ce dernier sens qu’on parle d’une mission des Personnes divines. Il y a donc deux conditions à vérifier chez celui à qui se fait leur envoi : l’habitation de la grâce, et certain caractère de nouveauté dans l’œuvre de la grâce. Et à tous ceux en qui se rencontrent ces deux conditions, il y a mission invisible.
Solutions :
l. Il y a eu mission invisible aux pères de l’Ancien Testament. Saint Augustin dit ainsi que le Fils, par sa mission invisible “ devient présent chez les hommes et avec les hommes : mystère déjà réalisé autrefois chez les Pères et les Prophètes ”. Donc, quand nous lisons en Saint Jean que “ l’Esprit n’était pas encore donné ”, nous l’entendons de cette donation avec signes visibles qui eut lieu le jour de la Pentecôte.
2. Il y a mission invisible même dans le progrès vertueux ou la croissance de la grâce. Saint Augustin dit que le Fils “ est envoyé à chacun lorsqu’il est connu et perçu autant qu’il peut l’être selon la capacité d’une âme qui progresse en Dieu ou qui y est déjà consommée ”. Cependant, s’il est un accroissement de grâce où il y ait lieu de considérer une mission invisible, c’est avant tout celui qui fait passer à quelque acte nouveau ou à un nouvel état de grâce ; par exemple, lorsqu’on est élevé à la grâce des miracles, à celle de prophétie, ou lorsqu’on en vient, par ferveur de charité, à s’exposer au martyre, à renoncer à tous ses biens, ou à entreprendre quelque œuvre difficile.
3. Une mission invisible est accordée aux bienheureux dès le premier instant de leur béatitude. Dans la suite, il leur est donné des missions invisibles, non plus par intensification de leur grâce, mais en ce sens qu’ils reçoivent de nouvelles révélations touchant certains mystères ; il en est ainsi jusqu’au jour du jugement. Ici, le progrès consiste dans une extension de la grâce à de nouveaux objets. Le Christ reçut une mission invisible dès le premier instant de sa conception ; mais il n’en eut pas d’autre, puisqu’il fut rempli de toute grâce et sagesse dès le premier instant de sa conception.
4. Dans les sacrements de la loi nouvelle, la grâce existe à titre instrumental, à la manière dont la forme de l’œuvre existe dans l’instrument de l’artiste, c’est-à-dire comme en train de passer de l’agent dans le patient. Mais on ne parle de mission que pour le terme de l’envoi. Ce n’est donc pas aux sacrements qu’est faite la mission d’une Personne divine, mais à ceux qui reçoivent la grâce par le moyen de ces sacrements.