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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — L’œuvre de la création se mêle-t-elle aux œuvres de la nature et de la volonté ?

Objections :

1. Il semble que la création se mêle aux œuvres de la nature et de l’art. Dans toute opération de la nature ou de l’art il y a production d’une certaine forme. Mais elle n’est pas produite à partir de quelque chose, puisque la matière ne fait pas partie d’elle-même. Donc elle est produite de rien. Et ainsi, dans toute production de la nature ou de l’art, il y a création.

2. L’effet n’est pas plus puissant que sa cause. Mais dans la nature tout être agit par sa forme accidentelle, active ou passive. Donc aucune forme substantielle n’est produite par la nature. Il reste donc que ce soit par création.

3. La nature produit un être semblable à elle. Mais tout ce qui est engendré dans la nature ne l’est pas par un être semblable à lui, comme on le voit chez les animaux engendrés par putréfaction. Donc leur forme ne vient pas de la nature, mais de la création. Et il en est de même pour les autres.

4. Ce qui n’est pas créé n’est pas une créature. Donc, si la création n’est pas liée aux productions de la nature, il s’ensuivra que les œuvres de la nature ne sont pas des créatures, ce qui est hérétique.

En sens contraire :

Saint Augustin distingue l’œuvre de propagation, qui est une œuvre de la nature, de l’œuvre de création.

Réponse :

Ce problème est soulevé à cause de la question philosophique des formes. Certains philosophes ont pensé qu’elles n’avaient pas pour principe l’action de la nature, mais qu’elles existaient auparavant dans la matière, à l’état latent. Mais cette erreur est due à leur ignorance de la matière, parce qu’ils ne savaient pas distinguer entre la puissance et l’acte : parce que les formes préexistent en puissance dans la matière, ils ont pensé qu’elles préexistent comme telles.

D’autres ont pensé que les formes sont données ou causées par un agent séparé, par mode de création. Ainsi la création s’ajouterait à toute opération de la nature. Mais cette erreur est due a leur ignorance de la forme. Car ils n’ont pas pris garde que la forme naturelle d’un corps n’est pas une réalité subsistante : elle est ce par quoi quelque chose est. Aussi, puisque être fait, être

créé ne convient à proprement parler qu’à un être subsistant, comme on l’a dit précédemment, les formes ne sont ni faites ni créées, mais il leur revient d’être concréées. Ce qui est fait, à proprement parler, par l’action de la nature, c’est l’être composé, fait à partir de la matière. Aussi, dans les œuvres de la nature, la création ne s’immisce pas, mais elle est présupposée à l’opération de la nature.

Solutions :

1. Les formes commencent à être en acte, lorsque le composé est fait ; pour autant, elles ne sont pas faites par soi, mais seulement par accident.

2. Dans la nature, les qualités actives agissent en vertu des formes substantielles. Et c’est pourquoi l’agent naturel produit un être qui lui ressemble non seulement selon la qualité, mais selon l’espèce.

3. Pour engendrer des animaux inférieurs, il suffit d’un agent universel, qui est le pouvoir des corps célestes, auxquels ils sont assimilés non selon l’espèce, mais selon une certaine analogie. Il n’est donc pas nécessaire que leurs formes soient créées par un agent séparé. Mais quant à la génération des animaux supérieurs, un agent universel ne suffit pas : il y faut un agent propre, dont la génération est univoque.

4. L’opération de la nature présuppose toujours des principes créés, et c’est ainsi que les produits de la nature sont appelés des créatures.