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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Qu’est-ce que la création ?

Objections :

1. Il semble que créer ne soit pas faire quelque chose de rien. Saint Augustin dit en effet : “ On fait ce qui n’existait absolument pas. On crée en constituant quelque chose que l’on tire de ce qui existait déjà. ”

2. La valeur de l’action et du mouvement est estimée à partir de leurs termes. Or, l’action la plus noble est celle qui va du bien au bien et de l’être à l’être, plutôt que celle qui va de rien à quelque chose. Mais la création apparaît comme l’action la plus noble et la première de toutes les actions. Donc elle ne consiste pas à aller du néant à l’être, mais plutôt de l’être à l’être.

3. Cette préposition “ de ” implique un rapport de causalité, surtout de causalité matérielle, comme lorsque nous disons qu’une statue est faite “ de ” bronze. Mais rien ne peut être la matière de l’être, ni en être cause d’aucune manière. Donc créer n’est pas faire quelque chose de rien.

En sens contraire :

sur le premier verset de la Genèse : “ Au commencement Dieu créa le ciel et la terre ”, la Glose dit que créer est faire quelque chose de rien.

Réponse :

Comme on l’a dit plus haut, il ne faut pas considérer seulement l’émanation d’un être particulier à partir d’un agent particulier, mais aussi l’émanation de tout l’être à partir de la cause universelle, qui est Dieu ; et c’est cette émanation-là que nous désignons par le mot de création. Or, ce qui procède d’autre chose par mode d’émanation particulière n’est pas présupposé à cette émanation ; par exemple, là où un homme est engendré, il n’y avait pas d’homme auparavant, mais l’homme vient de ce qui n’est pas homme, et le blanc de ce qui n’est pas blanc. Ainsi, lorsque l’on considère l’émanation de tout l’être universel à partir du premier principe, il est impossible qu’un être soit présupposé à cette émanation. Or, “ rien ” signifie “ aucun être ”. Donc, ainsi que la génération d’un homme a pour point de départ ce non-être particulier qu’est le non-homme, de même la création, qui est une émanation de tout l’être, vient de ce non-être qui est le néant.

Solutions :

1. Saint Augustin emploie le mot “ création” d’une manière équivoque, selon que l’on qualifie de créés les êtres qui passent à une forme supérieure, comme on dit “ créer” un évêque. Mais ce n’est pas en ce sens que nous parlons ici de création, on vient de le dire.

2. Les changements ne tirent pas leur nature et leur dignité du terme de départ, mais du terme d’arrivée. Un changement est d’autant plus parfait et primordial que le terme auquel il aboutit est lui-même plus noble et plus primordial. C’est ainsi que, comme telle, la génération est plus noble et plus primordiale que l’altération, pour ce motif que la forme substantielle est plus noble que la forme accidentelle ; cependant, la privation de la forme substantielle, qui est le terme de départ de la génération, est plus imparfaite que le contraire, qui est le terme de départ de l’altération. De la même manière, la création l’emporte en noblesse et en priorité sur la génération et l’altération, parce que son terme d’arrivée est toute la substance de la chose. Or ce que l’esprit conçoit comme point de départ est le non-être absolu.

3. Lorsque l’on dit que quelque chose est fait “ de ” rien, la préposition “ de ” ne désigne pas la cause matérielle mais une simple succession, comme lorsque l’on dit : Du matin naît le midi, c’est-à-dire que celui-ci succède au matin. Toutefois il faut comprendre que cette préposition “ de ” peut ou bien inclure la négation impliquée dans le fait que je dis “ rien ”, ou bien être incluse en lui. Dans le premier cas, l’idée d’ordre est affirmée, et l’on marque l’ordre de succession à partir du non-être qui précédait. Si, au contraire, la négation inclut la préposition, alors l’ordre de succession est nié, et le sens est : telle chose est faite de rien, c’est-à-dire : Elle n’est pas faite de quelque chose ; comme si l’on disait : Cet homme ne parle de rien, parce qu’il ne parle pas de quelque chose. Or ces deux sens sont vérifiés lorsque l’on dit que quelque chose est fait de rien. Mais dans le premier cas, “ de ” implique une succession, comme on vient de l’expliquer ; dans le second cas, il implique le rapport à une cause matérielle, qui est niée.