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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Les anges ont-ils un intellect agent et un intellect possible ?

Objections :

1. Selon Aristote : “ En toute nature, il y a quelque chose par quoi elle peut devenir tout, et quelque chose par quoi elle peut tout faire ; il en est ainsi de l’âme. ” Or l’ange est une nature. Il y a donc en lui un intellect agent et un intellect possible.

2. Recevoir est le propre de l’intellect possible, et illuminer le propre de l’intellect agent, comme le montre Aristote. Or, l’ange reçoit la lumière de ce qui est au-dessus de lui, et illumine ce qui est au-dessous de lui. Il y a donc en lui un intellect agent et un intellect possible.

En sens contraire :

chez nous, la distinction entre l’intellect agent et l’intellect possible se prend par rapport aux images, qui sont à l’intellect possible ce que les couleurs sont à la vue, tandis qu’elles sont à l’intellect agent ce que les couleurs sont à la lumière, comme le montre Aristote. Or, comme il n’y a pas d’images dans l’ange, il n’y a pas en lui de distinction entre l’intellect agent et l’intellect possible.

Réponse :

Ce qui oblige à reconnaître en nous un intellect possible, c’est que parfois nous ne sommes qu’en puissance et non en acte relativement à l’opération intellectuelle. Il doit donc y avoir en nous, antérieurement à l’acte même d’intellection, une faculté qui soit en puissance visàvis des objets intelligibles ; cette faculté passe à l’acte par rapport à ces mêmes objets, lorsqu’elle en acquiert la science et ensuite lorsqu’elle les contemple. C’est cette faculté que nous appelons l’intellect possible. Mais ce qui nous oblige à poser en nous un intellect agent, c’est que les natures des choses matérielles, qui sont l’objet de notre intelligence, ne subsistent pas actuellement en dehors de l’âme d’une manière immatérielle et intelligible, mais tant qu’elles sont en dehors de l’âme, elles ne sont intelligibles qu’en puissance. Il faut donc une faculté qui rende ces natures intelligibles en acte. C’est cette faculté que nous appelons intellect agent.

Aucune de ces exigences ne se retrouve dans l’ange ; son intelligence n’est jamais en puissance par rapport aux objets qu’il connaît naturellement, et ces objets sont intelligibles, non en puissance, mais en acte, puisque l’intelligence angélique a pour objet premier et principal les choses immatérielles, comme nous le montrerons plus loin. A proprement parler il ne peut donc y avoir dans les anges ni intellect agent ni intellect possible.

Solutions :

1. Aristote ne requiert ces deux principes que dans toute nature où il peut y avoir génération et devenir. Or dans les anges la science n’a pas à se former, elle leur est présente naturellement. Il n’est donc pas nécessaire de poser en eux un intellect agent et un intellect possible.

2. Le propre de l’intellect agent est d’illuminer, non un autre être intelligent, mais les objets intelligibles, en les rendant, par l’abstraction, intelligibles en acte. Quant à l’intellect possible, sa nature est d’être en puissance aux natures intelligibles et de les saisir ensuite en acte. L’illumination d’un ange par un autre n’entre donc pas dans la définition de l’intellect agent ; pas plus que le fait d’être illuminé au sujet des mystères surnaturels, à la connaissance desquels il était en puissance, n’entre dans la définition de l’intellect possible. Si l’on tient cependant à appeler ces deux choses intellect agent et intellect possible, on parlera d’une manière équivoque ; mais il n’y a pas à discuter sur les mots.