Article 3 — La substance de l’ange est-elle son intelligence ?
Objections :
1. Esprit et intelligence désignent la puissance intellectuelle. Or Denys, en plusieurs endroits, dénomme les anges des intelligences et des esprits. L’ange est donc sa puissance intellectuelle.
2. Si l’intelligence de l’ange est quelque chose en dehors de son essence, il faut qu’elle soit un accident ; car nous appelons accident ce qui est en dehors de l’essence. Or Boèce dit “qu’une forme simple ne peut être sujet ”. Donc, si l’intelligence de l’ange n’était pas son essence, il ne serait pas une forme simple : ce qui est contraire à ce qu’on a dit plus haut.
3. Saint Augustin dit que “ Dieu a fait la nature angélique proche de lui, et la matière première proche du néant ”. L’ange est donc plus simple que la matière première, puisqu’il est plus proche de Dieu. Or la matière première est sa propre puissance. A plus forte raison, l’ange est-il son intelligence.
En sens contraire :
Denys dit que “ les anges sont composés de substance, de puissance active et d’opération ”. Substance, puissance active, opération sont donc en eux trois choses différentes.
Réponse :
Ni dans l’ange, ni dans aucune créature, la vertu ou puissance opérative n’est identique à l’essence. En effet, la puissance est corrélative à l’acte, et la diversité des actes implique diversité des puissances ; c’est pourquoi l’on dit qu’un acte propre correspond à une puissance propre. Or, en toute créature, l’essence diffère de son existence et est avec elle en rapport de puissance à acte. D’autre part, l’acte auquel correspond la puissance opérative est l’opération. Par conséquent, puisque dans l’ange l’acte d’intellection n’est pas identique à l’existence, et qu’aucune opération, ni dans l’ange, ni dans aucune créature, n’est identique à l’essence, l’essence de l’ange n’est pas son intelligence, et l’essence de toute créature, quelle qu’elle soit, est distincte de sa puissance opérative.
Solutions :
1. L’ange est nommé “ intelligence ” et “ esprit ” parce qu’il n’a en lui que la connaissance intellectuelle ; tandis que la connaissance de l’âme humaine est en partie intellectuelle et en partie sensible.
2. La forme simple qui est acte pur ne peut être le sujet d’aucun accident, parce que le sujet est visàvis de l’accident en rapport de puissance à acte. En ce sens-là, Dieu seul est forme simple, et c’est de cela que parle Boèce. Mais la forme simple qui n’est pas son existence, et qui est à l’existence ce que la puissance est à l’acte, peut être le sujet d’accidents, notamment de ceux qui suivent l’espèce, car ils appartiennent à la forme ; quant aux accidents individuels, ils ne suivent pas l’espèce, mais la matière, qui est principe d’individuation. L’ange n’est forme simple qu’en ce dernier sens.
3. La puissance de la matière est corrélative à l’être substantiel, tandis que la puissance opérative est corrélative à l’être accidentel. Il n’y a donc pas parité entre les deux cas.