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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — L’intellect peut-il avoir une connaissance en acte, au moyen des espèces intelligibles qu’il possède, sans recourir aux images ?

Objections :

1. Cela semble possible. Car l’intellect peut passer à l’acte par l’espèce intelligible qui l’informe. Mais l’intelligence en acte, c’est l’acte même de penser. Donc les espèces intelligibles suffisent pour cet acte, sans qu’il y ait retour sur les images.

2. L’imagination dépend davantage du sens que l’intelligence ne dépend de l’imagination. Or on peut concevoir que l’imagination soit en acte malgré l’absence des choses sensibles. À plus forte raison l’intelligence peut-elle comprendre sans retour sur les images.

3. Il n’y a pas d’images des réalités immatérielles ; car l’imagination ne dépasse pas le temps et le continu spatial. Si notre intelligence ne peut avoir d’activité sans recourir aux images, il s’ensuit donc qu’elle ne peut rien atteindre d’immatériel. Ce qui est évidemment faux, puisque nous connaissons par l’intelligence la vérité elle-même, et Dieu et les anges.

En sens contraire :

Le Philosophe affirme " L’âme ne perçoit intellectuellement rien sans image. "

Réponse :

Notre intelligence, selon l’état de la vie présente où elle est unie à un corps passible, ne peut passer à l’acte sans recourir aux images. On le constate à deux signes. D’abord, étant une faculté qui n’emploie pas d’organe corporel, l’intelligence ne serait nullement entravée dans son activité par une lésion organique, si son activité même ne requérait pas l’exercice d’une faculté qui a besoin d’un organe. Or, tels sont le sens, l’imagination et toutes les puissances appartenant à l’âme sensible. Ce qui prouve clairement que pour exercer son activité, non seulement dans l’acquisition d’une science nouvelle, mais encore dans l’usage d’une science acquise, l’intelligence requiert l’acte de l’imagination et des autres facultés. Car nous le voyons : quand une lésion organique entrave soit l’acte de l’imagination chez les fous, soit l’acte de la mémoire chez les léthargiques, l’individu ne peut faire acte d’intelligence, même par rapport aux connaissances qu’il avait acquises auparavant. Ensuite, chacun peut l’observer en soi-même, lorsqu’on cherche à connaître intellectuellement quelque chose, on se forme par manière d’exemples des images dans lesquelles on regarde, pour ainsi dire, ce qu’on désire connaître. Également, quand nous voulons faire comprendre une chose à quelqu’un, nous lui donnons des exemples dont il puisse se former des images pour comprendre.

La raison en est que toute puissance connaissante est en proportion avec l’objet à connaître. Pour l’intelligence angélique, qui est absolument séparée de tout corps, l’objet propre est la substance intelligible, qui elle-même n’a pas de corps. Et c’est par de tels intelligibles que cette intelligence connaît les réalités matérielles. Pour l’intelligence humaine, qui est unie à un corps, l’objet propre est la quiddité ou nature qui existe dans une matière corporelle. Et c’est par les natures des choses visibles qu’elle s’élève même à une certaine connaissance des réalités invisibles. Or, par définition, cette nature sensible se trouve chez un individu qui ne peut exister sans matière corporelle. Ainsi, par définition, l’essence de la pierre existe en telle pierre, l’essence du cheval existe en tel cheval, et ainsi du reste. Par suite, la nature de la pierre, ou de quelque autre réalité matérielle, ne peut être parfaitement et vraiment connue que dans la mesure où on la connaît comme existant dans le particulier. Or nous connaissons celui-ci par le sens et par l’imagination. Donc, pour que l’intelligence connaisse en acte son objet propre, il est nécessaire qu’elle se tourne vers l’image afin de considérer l’essence universelle comme existant dans le particuliers. Si l’objet propre de l’intelligence était la forme séparée, ou si les natures des réalités sensibles ne subsistaient pas dans les êtres particuliers, comme le veulent les platoniciens, il ne serait pas nécessaire que notre intelligence ait toujours recours au phantasme pour comprendre.

Solutions :

1. Les espèces intelligibles, conservées dans l’intellect possible, s’y trouvent à l’état d’habitus quand on n’est pas en acte de pensée, nous l’avons dit précédemment. Pour connaître en acte, il ne suffit pas de la simple conservation des espèces, mais il faut que nous en fassions usage de la manière qui convient aux réalités dont elles sont les espèces, c’est-à-dire des natures existant en des êtres particuliers.

2. L’image est elle-même une ressemblance de la réalité particulière. Elle n’a donc pas besoin d’une autre ressemblance du particulier, comme l’intelligence en a besoin.

3. Les objets incorporels dont il n’y a pas d’images ne nous sont connus que par relation aux corps sensibles qui eux ont des images. Ainsi, nous atteignons la vérité en considérant la réalité qui est l’objet de notre réflexion ; nous connaissons Dieu comme cause, suivant Denys, et par passage à la limite, et par négation ; quant aux autres substances immatérielles, nous ne pouvons les connaître, en l’état de la vie présente, que par négation, ou par relation aux êtres corporels. C’est pourquoi, lorsque nous saisissons l’un de ces objets, nous devons recourir aux images des corps, bien que ces objets eux-mêmes n’aient pas d’images.