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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Les anges connaissent-ils toutes choses par leur substance ou par des espèces ?

Objections :

1. Il semble bien que les anges connaissent toutes choses par leur substance. Denys dit en effet : “ Les anges connaissent ce qui est sur terre selon la nature propre de leurs esprits. ” Or la nature de l’ange est son essence. L’ange connaît donc les choses par son essence.

2. Aristote dit que “ dans les êtres immatériels, le connaissant et le connu sont une seule et même chose ”. Or, c’est le médium d’intellection qui fait de l’objet connu et du sujet connaissant une seule et même chose. Donc, dans les êtres immatériels comme les anges, le médium d’intellection est la substance même du sujet connaissant.

3. Tout ce qui est dans un autre s’y trouve selon le mode de cet autre. L’ange ayant une nature intellectuelle, tout ce qui est en lui s’y trouve d’une manière intelligible. Mais tout est en lui, puisque les êtres inférieurs sont dans les êtres supérieurs d’une façon essentielle, tandis que les supérieurs ne sont dans les inférieurs que par participation ; ce qui fait dire à Denys que “ Dieu rassemble toutes choses en toutes choses ”. L’ange connaît donc toutes choses dans sa propre substance.

En sens contraire :

Denys dit que “ les anges sont illuminés par les raisons des choses ”. Ils connaissent donc par les raisons des choses et non par leur propre substance.

Réponse :

Ce qui permet à l’intelligence de produire son acte joue le rôle de forme pour l’intelligence en acte d’intellection, la forme étant ce par quoi l’agent agit. Or, pour qu’une puissance soit parfaitement achevée par sa forme il faut que cette forme contienne tout ce à quoi la puissance s’étend. Dans les choses corruptibles, la forme n’épuise pas la puissance de la matière, puisque la puissance de la matière s’étend à plus de choses que n’en contient la forme de tel ou tel être matériel.

L’intelligence, au contraire, ayant comme objet l’être et le vrai en général, la puissance intellectuelle de l’ange s’étend à tout. Or, l’essence de l’ange, par là même qu’elle est déterminée selon tel genre et telle espèce, ne comprend pas tout en elle. Renfermer en soi absolument tout d’une manière parfaite est propre à l’essence divine, qui est infinie. Aussi n’y a-t-il que Dieu qui connaisse tout par sa propre essence. L’ange ne peut, par son essence, connaître toutes choses : pour connaître les choses son intelligence doit être perfectionnée par des espèces.

Solutions :

1. Lorsqu’on dit que l’ange connaît les choses selon sa nature, le mot “ selon ” n’intéresse pas le médium de connaissance, qui n’est que la similitude de l’objet connu, mais la faculté de connaissance, qui convient à l’ange selon sa nature à lui.

2. La formule d’Aristote “ le sens en acte est le sensible en acte ” ne signifie pas que la faculté sensible soit identique à la similitude sensible qui est dans le sens, mais que l’une et l’autre sont unies comme acte et puissance. De même, dire que “l’intelligence en acte est le connu en acte ” ne signifie pas que la substance de l’intelligence soit la similitude par laquelle elle produit l’acte d’intellection, mais que cette similitude est sa forme. Or, dire que “ dans l’ordre des réalités immatérielles, l’intellect en acte s’identifie avec l’objet de son intellection ” revient à “ dire que l’intelligence en acte est l’intelligé en acte ”. Qu’une forme, en effet, soit actuellement l’objet d’une intellection, cela provient de cela même qu’elle est immatérielle.

3. Les êtres supérieurs à l’ange et ceux qui lui sont inférieurs sont d’une certaine manière compris dans sa substance ; non d’une manière parfaite, ni selon leur raison propre, car l’essence de l’ange, étant limitée, se distingue des autres par sa raison propre, mais d’une manière générale. Par contre, dans l’essence divine, toutes les choses sont d’une manière parfaite et selon leur raison propre, comme dans la cause première et universelle, dont procède tout ce qu’il y a de propre ou de commun en tout être quel qu’il soit. C’est pour cette raison que Dieu a par sa propre essence la connaissance parfaite de toutes choses, tandis que l’ange n’en a qu’une connaissance générale.