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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Les espèces sont-elles connaturelles aux anges, ou reçues des choses ?

Objections :

1. Il semble que les anges connais sent par des espèces reçues des choses. En effet, tout ce qui est connu l’est parce que sa similitude est connue dans une intelligence. Or, la similitude d’un être existe dans un autre ou bien à la manière d’un exemplaire, et alors elle est cause de cet être, ou bien à la manière d’une image, et alors elle est causée par lui. Toute science ou connaissance doit donc être la cause ou l’effet de l’objet connu. La science de l’ange n’étant pas cause des choses qui existent dans la nature, car seule la science divine possède cette propriété, il faut donc que toutes les espèces par lesquelles l’intelligence angélique connaît soient tirées des choses

2. La lumière de l’intelligence angélique est plus intense que la lumière de l’intellect agent de notre âme. Or, celle-ci abstrait les espèces intelligibles en les tirant des images La lumière de l’intellect angélique peut donc abstraire des espèces, même à partir des choses sensibles ; et par conséquent rien n’empêche que l’ange connaisse intellectuellement par des espèces tirées des choses.

3. Si les espèces qui sont dans l’intelligence accusent des différences suivant que l’objet est proche ou éloigné c’est parce qu’elles sont tirées des choses sensibles. Donc, si l’ange ne produisait pas son acte d’intellection par des espèces tirées des choses, sa connaissance n’enregistrerait pas les différences du proche et de l’éloigné, et tout mouvement local lui serait inutile.

En sens contraire :

Denys dit : “ Les anges ne tirent pas leurs divines connaissances d’une analyse d’éléments, ni de sensations. ”

Réponse :

Les espèces par lesquelles les anges produisent leur acte d’intellection ne sont pas tirées des choses, mais sont connaturelles aux anges. On doit, en effet, concevoir la distinction et l’ordre des substances spirituelles comme la distinction et l’ordre des choses corporelles. Les corps supérieurs ont, par nature, une puissance totalement achevée par la forme, tandis que dans les corps inférieurs le puissance de la matière n’est pas totalement achevée par la forme, mais reçoit, sous l’action d’un agent, tantôt une forme et tantôt une autre. De même les substances intellectuelles inférieures, les âmes humaines, ont une puissance intellectuelle qui, par nature, n’est pas complète, mais se complète et se perfectionne successivement par les espèces intelligibles qu’elles reçoivent des choses. Au contraire, dans les substances spirituelles supérieures, dans les anges, la puissance intellectuelle est, par nature, complétée et perfectionnée en ce qu’elles sont des espèces intelligibles connaturelles leur permettant de porter leur intelligence sur tout ce qu’elles peuvent naturellement connaître.

Cette conclusion peut aussi se déduire du mode d’être de ces substances. Car l’être possédé par les substances spirituelles inférieures, les âmes, a une certaine affinité avec le corps, pour autant qu’elles en sont les formes. Ce mode d’être entraîne pour elles qu’elles n’atteignent leur perfection dans l’ordre de l’intelligible qu’à partir des corps et par eux ; le corps qui leur est uni : sans cela, pourquoi seraient-elles unies à un corps ? Mais les substances supérieures, les anges, sont affranchies de toute corporéité, subsistant immatériellement et selon un être par lui-même intelligible ; elles atteignent donc leur perfection dans l’ordre intelligible grâce à un influx d’intelligibilité par lequel elles ont reçu de Dieu, en même temps que leur nature intellectuelle, les espèces des choses qu’elles connaissent. Aussi Saint Augustin écrit-il : “ Les êtres inférieurs aux anges sont créés de telle manière qu’ils sont d’abord produits dans la connaissance de la créature intellectuelle, et ensuite dans leur nature propre ”.

Solutions :

1. Les similitudes des choses sont effectivement dans l’esprit des anges, sans être, pour autant, tirées des créatures ; elles viennent de Dieu qui est cause des créatures et en qui préexistent les similitudes des choses. Ce qui fait dire à Saint Augustin : “ De même que l’idée en vertu de laquelle la créature est produite existe dans le Verbe de Dieu antérieurement à la créature même qui est produite, de même la connaissance de cette même idée est d’abord produite dans la créature intellectuelle, et c’est ensuite seulement que la créature est produite. ”

2. On ne va d’un extrême à l’autre qu’en passant par ce qui est entre les deux. Or, l’être d’une forme présente dans l’imagination, étant dégagé de la matière, mais non de toutes conditions matérielles, est intermédiaire entre l’être de la forme qui est dans la matière, et l’être de la forme qui est dans l’intelligence où elle est abstraite de la matière et des conditions matérielles. Par conséquent, si puissante que soit l’intelligence angélique, elle ne pourrait rendre intelligibles des formes matérielles qu’en les faisant d’abord passer par l’état de formes imaginées ; ce qui lui est impossible puisqu’elle n’a pas d’imagination, nous l’avons vu.Et à supposer que l’ange puisse abstraire des choses matérielles des espèces intelligibles, il ne le ferait pas, puisque les espèces connaturelles qu’il possède rendent cette opération inutile.

3. La connaissance de l’ange ne diffère en rien si l’objet est localement proche, ou éloigné ; mais cela ne rend pas son mouvement local inutile, car, s’il se meut localement, ce n’est pas pour acquérir une connaissance, c’est pour accomplir une action dans un milieu.