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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Les anges ont-ils mérité leur béatitude ?

Objections :

1. Il semble que non, car le mérite vient de la difficulté de l’acte méritoire. Mais l’ange n’eut aucune difficulté à bien agir. Son acte bon ne fut donc pas méritoire.

2. Un acte naturel n’est pas méritoire. Mais il était naturel à l’ange de se tourner vers Dieu. Il ne pouvait donc mériter par là sa béatitude.

3. Si l’ange mérita sa béatitude, ce fut nécessairement soit avant de la posséder, soit après. Mais ce ne fut pas avant car, pour beaucoup d’auteurs, il ne possédait pas la grâce avant d’être béatifié ; et sans elle il n’y a pas de mérite. Ce ne fut pas non plus après, car, en ce cas, il mériterait encore maintenant, ce qui est faux, semble-t-il. Cela supposerait en effet qu’un ange peut parvenir au degré supérieur de gloire possédé par un autre ange ; et les distinctions établies dans l’ordre de la grâce seraient instables, ce qui est inadmissible. En conséquence l’ange bienheureux n’a pu mériter sa béatitude.

En sens contraire :

il est dit dans l’Apocalypse (21, 17) que la mesure de l’ange, dans la Jérusalem céleste, est une “ mesure d’homme ”. Mais l’homme ne peut parvenir à la béatitude que par le mérite. Il en est donc de même pour l’ange.

Réponse :

La béatitude parfaite est naturelle à Dieu seul, car en lui béatitude et existence sont identiques. Pour la créature, la béatitude n’est pas naturelle, mais représente sa fin ultime. Or, toute chose parvient à sa fin par le moyen de son opération. Cette opération conduisant au terme est soit productrice de la fin quand celle-ci n’excède pas la puissance de l’agent, comme le remède produit la santé ; soit méritoire à l’égard de la fin, quand la réalisation de celle-ci dépasse le pouvoir de l’agent, qui ne peut alors l’attendre que d’un autre. Nous avons montré que la béatitude ultime surpasse le pouvoir de la nature angélique et humaine. Il appartient donc à l’homme, comme à l’ange, de mériter sa béatitude.

Et si nous admettons que l’ange a été créé dans la grâce, sans laquelle il n’y a pas de mérite, il est aisé de voir qu’il a pu mériter sa béatitude. Il en serait de même si l’on admettait que l’ange a possédé la grâce à un moment quelconque avant la gloire.

Mais si l’on prétend que l’ange n’a pas possédé la grâce avant d’être bienheureux, il faut dire alors qu’il a reçu la béatitude sans mérite de sa part, comme nous-mêmes recevons la grâce. Or cela va à l’encontre du concept même de béatitude, laquelle a raison de fin et est la récompense de la vertu, selon le Philosophe. A moins que l’on ne dise, comme certains, que les anges, déjà bienheureux, méritent leur béatitude par l’exercice des divers ministères qui leur sont confiés. Mais cela s’oppose à la nature du mérite, car il se définit comme la voie qui conduit au terme, et celui qui se trouve déjà parvenu au terme n’a pas à y être conduit. Personne ne mérite ce qu’il possède déjà.

Ou bien il faudrait dire qu’un seul et même acte de conversion vers Dieu est méritoire en tant qu’il vient du libre arbitre, et qu’en même temps il constitue la béatitude en tant qu’il touche au terme et mérite la fin. Mais cela aussi semble contradictoire ; car le libre arbitre n’est pas cause suffisante du mérite ; pour être méritoire, l’acte libre doit être informé par la grâce. Or, il ne peut être informé à la fois par la grâce imparfaite qui est principe de mérite, et par la grâce parfaite qui est principe de béatitude.

Il est donc préférable de soutenir que l’ange, avant d’être béatifié, a eu la grâce qui lui a permis de mériter sa béatitude.

Solutions :

1. La difficulté de bien agir ne vient pas, pour l’ange, d’une cause contraire ou d’un empêchement qui s’opposerait à sa puissance naturelle ; elle vient de ce fait que l’œuvre bonne à accomplir est au-dessus de ses forces naturelles.

2. L’ange n’a pas mérité sa béatitude par sa conversion naturelle vers Dieu, mais par la conversion de la charité, qui se fait par la grâce.

3. Tout cela répond à la troisième objection.