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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Une substance intellectuelle créée, par ses seules facultés naturelles, est-elle capable de voir l’essence de Dieu ?

Objections :

1. Il le semble, puisque Denys affirme : “ L’ange est un miroir pur, très clair, recevant en lui, si l’on peut dire, toute la beauté de Dieu. ” Mais une chose quelconque est vue quand on voit son reflet. Donc, puisque l’ange, par ses facultés naturelles, se connaît lui-même, il semble que par elles aussi il connaisse l’essence divine.

2. C’est à cause d’une déficience de notre vue, corporelle ou intellectuelle, que ce qui est le plus visible, devient pour nous le moins visible. Mais l’intellect angélique ne souffre d’aucune déficience. Dieu étant le plus intelligible en soi, il est donc le plus intelligible pour l’ange, semble-t-il. Donc si, par ses facultés naturelles, l’ange connaît les autres réalités intelligibles, à bien plus forte raison encore il connaît Dieu.

3. Les sens du corps ne peuvent être élevés à connaître la substance incorporelle, parce que cela dépasse leur nature. Donc, si voir Dieu par essence dépasse la nature de tout intellect créé, il semble que nul intellect créé ne puisse parvenir à voir l’essence de Dieu, ce qui est erroné, ainsi qu’on l’a reconnu. Il semble donc qu’il soit naturel à l’intellect créé de voir l’essence divine.

En sens contraire :

on lit (Rm 6, 23) : “ Le don de Dieu, c’est la vie éternelle. ” Or la vie éternelle consiste dans la vision de l’essence divine, selon ces mots (Jn 17, 3) : “ La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu. ” Donc voir l’essence de Dieu convient à l’intellect créé par grâce, et non par nature.

Réponse :

Il est impossible qu’un intellect créé, par ses facultés naturelles, voie l’essence de Dieu. Car la connaissance consiste en ce que le connu est dans le connaissant. Or, le connu est dans le connaissant selon son mode à lui. Ainsi la connaissance, pour chaque connaissant, est conforme au mode d’être qui convient à sa nature. Donc, si le mode d’existence d’une chose connaissable surpasse le mode d’être que le connaissant tient de sa nature, il faut que la connaissance de cette chose soit au-dessus des facultés naturelles de ce connaissant.

Or il y a dans les choses divers modes d’être. Certaines sont telles que leur nature ne peut être réalisée que dans une matière individuelle : c’est le cas des choses corporelles. D’autres sont telles que leur nature est subsistante par soi, et non dans une matière quelconque. Mais elles ne sont pas leur être, elles ont l’être : ce sont les substances incorporelles que nous appelons les anges. Mais ce mode d’être est propre à Dieu, selon lequel il est son être même subsistant.

Donc, connaître les choses qui n’ont l’être que dans une matière individuelle nous est connaturel, parce que notre âme, par laquelle nous connaissons, est elle-même la forme d’une certaine matière. Toutefois cette âme a deux facultés cognitives. L’une est l’acte d’un organe corporel. Et à celle-là il est connaturel de connaître les choses selon qu’elles sont dans une matière individuelle : c’est pourquoi les sens ne connaissent que le singulier. L’autre faculté cognitive de l’âme est l’intellect, qui n’est l’acte d’aucun organe corporel. Aussi par l’intellect nous est-il connaturel de connaître les natures qui, à vrai dire, n’ont l’être que dans la matière individuelle, mais de les connaître non pas en tant qu’elles sont dans une matière individuelle, mais selon qu’elles sont abstraites de la matière par la considération de l’intellect. Aussi au moyen de l’intellect pouvons nous connaître ces choses-là dans une notion universelle, ce qui dépasse le pouvoir des sens. A l’intellect angélique, il est connaturel de connaître les natures qui ont l’être en dehors de la matière. Cela est au-dessus de la faculté naturelle de l’intellect chez une âme humaine, dans l’état de la vie présente, parce qu’elle est unie au corps.

Il reste donc que connaître l’être même subsistant est connaturel au seul intellect divin, et que cette connaissance dépasse les facultés naturelles de tout intellect créé ; parce que nulle créature n’est son être, mais a un être participé. Donc l’intellect créé ne peut voir Dieu dans son essence que si Dieu, par sa grâce, s’unit à cet intellect comme intelligible pour lui.

Solutions :

1. Il est connaturel à l’ange de connaître Dieu par la ressemblance de Dieu qui resplendit dans l’ange lui-même. Mais connaître Dieu par une similitude créée n’est pas le connaître dans son essence, ainsi qu’on l’a montré. Il ne s’ensuit donc pas que l’ange, par ses facultés naturelles, puisse connaître l’essence de Dieu.

2. L’intellect angélique est sans défaut, si le mot “ défaut ” est entendu au sens de privation, comme si l’ange manquait de ce qu’il doit avoir. Mais si ce mot est pris comme une négation, toute créature, comparée à Dieu, est en défaut, n’ayant pas l’excellence que l’on trouve en Dieu.

3. Le sens de la vue, tout à fait matériel, ne peut d’aucune façon être élevé à l’immatériel. Mais notre intellect, comme l’intellect angélique, étant par nature élevé d’une certaine manière au-dessus de la matière, peut être par grâce élevé à quelque chose de plus haut, au-delà de sa nature. Un signe de cette différence, c’est que la vue ne peut aucunement connaître dans une représentation abstraite ce qu’elle connaît dans l’existence concrète ; d’aucune manière en effet elle ne perçoit une nature si ce n’est en sa réalisation concrète. Au contraire, notre intellect peut considérer à l’état abstrait ce qu’il connaît dans le concret. Car, bien qu’il connaisse des choses dont la forme est unie à une matière, il résout ce composé en ses deux éléments et considère à part la forme en elle-même. Pareillement, l’intellect de l’ange, bien qu’il lui soit connaturel d’appréhender l’être qui se concrétise dans une nature particulière, peut cependant mettre à part l’être même, se connaissant lui-même comme autre que son être. Ainsi l’intellect créé ayant une nature qui le rend capable d’appréhender la forme concrète et l’être concret de façon abstraite, au moyen d’une sorte d’analyse, il lui est possible d’être élevé par la grâce jusqu’à connaître la substance séparée subsistante, et l’être séparé subsistant.