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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Les anges ont-ils été créés bienheureux ?

Objections :

1. On lit dans le livre des Dogmes ecclésiastiques que “ les anges, en persévérant dans cette béatitude dans laquelle ils ont été créés, ne possèdent pas naturellement ce bien qui est le leur ”. C’est donc que les anges ont été créés bienheureux.

2. La nature angélique est plus noble que la créature corporelle. Mais la créature corporelle a été créée dès le principe parfaite et revêtue de sa forme ; selon Saint Augustin, en effet, la non-information de la matière est première en nature, mais non temporellement. Donc, Dieu n’a pas davantage créé la nature angélique informe et imparfaite. Or, la nature angélique est formée et parfaite par le moyen de la béatitude qui la fait jouir de Dieu.

3. Si l’on en croit Saint Augustin, l’œuvre des six jours fut produite en une seule fois, et c’est dès le principe de la création des choses que ces six jours ont tous existé. Le “ matin ” dont il est question dans le récit de la Genèse n’est autre, selon son commentaire, que la connaissance angélique en tant qu’elle a pour objet le Verbe et les choses vues dans le Verbe. Or, les anges sont bienheureux du fait qu’ils voient le Verbe. C’est donc que l’ange est bienheureux au principe même de sa création.

En sens contraire :

il est de la nature même de la béatitude de produire, chez le bienheureux, la stabilisation et la confirmation dans le bien. Or, les anges n’ont pas été confirmés dans le bien dès le premier moment de leur création, comme le montre la chute de quelques-uns. C’est donc que les anges n’ont pas été créés bienheureux.

Réponse :

Par béatitude on entend la perfection dernière de la nature rationnelle ou intellectuelle ; et c’est pourquoi la béatitude est objet de désir naturel, car tout être désire naturellement son ultime perfection. D’autre part, l’ultime perfection de la nature rationnelle ou intellectuelle est double. Il y a d’abord une perfection qui peut être atteinte par les seules forces de la nature, et à laquelle on donne en quelque manière le nom de béatitude ou de félicité. Aristote enseigne, en ce sens, que l’ultime félicité de l’homme consiste, en cette vie, dans la très parfaite contemplation du souverain bien intelligible qui est Dieu. Mais au-delà de cette félicité, il en est une autre que nous espérons posséder plus tard, et en laquelle “ nous verrons Dieu tel qu’il est ”. Une telle félicité surpasse les forces naturelles de toute intelligence créée, quelle qu’elle soit, on l’a montré précédemment.

Ceci posé, pour ce qui est de la première béatitude, que l’ange peut atteindre par ses seules forces naturelles, on doit dire que l’ange a été créé bienheureux. En effet, ce n’est pas par un mouvement discursif, comme chez l’homme, que l’ange acquiert une telle perfection, mais il la possède immédiatement en raison de la dignité de sa nature, nous l’avons déjà noté. Quant à l’ultime béatitude, qui dépasse ses forces naturelles, l’ange ne l’a pas possédée dès le principe de sa création. Car cette béatitude ne fait pas partie de sa nature ; elle en est seulement la fin : l’ange ne devait donc pas la posséder dès le commencement.

Solutions :

1. La béatitude dont il est question dans la première difficulté se réfère à la perfection naturelle que l’ange possédait dans l’état d’innocence.

2. La créature corporelle n’a pas eu, au premier instant de sa création, la perfection que lui procure son opération. Saint Augustin en est d’accord ; pour lui, la germination des plantes sortant de terre ne fait pas partie de l’œuvre première de la création, mais seulement la vertu germinative donnée à la terre. Semblablement, la créature angélique, au principe de sa création, a possédé la perfection de sa nature, mais non cette perfection à laquelle elle devait parvenir par son opération.

3. L’ange a une double connaissance du Verbe ; l’une est naturelle, et l’autre appartient à la gloire. La connaissance naturelle lui fait connaître le Verbe par sa propre nature angélique, qui en est la similitude et le reflet ; la connaissance de la gloire lui fait connaître le Verbe par son essence divine. En l’une et l’autre connaissance, l’ange connût les choses dans le Verbe ; mais d’une connaissance imparfaite s’il s’agit de la connaissance naturelle, et d’une façon parfaite s’il s’agit de la connaissance de gloire. La première connaissance des choses dans le Verbe fut présente à l’ange dès qu’il fut créé ; la seconde ne lui parvint qu’avec la béatitude, et du fait de sa conversion au bien. Et c’est cette connaissance que l’on appelle “ matutinale ”.