Article 3 — Y a-t-il un souverain mal, qui soit la cause première de tous les maux ?
Objections :
1. Il semble bien, car les effets contraires ont des causes contraires. Or il y a de la contrariété dans les choses, selon l’Ecclésiastique (33,14) : “ En face du mal il y a le bien ; en face de la mort, la vie ; ainsi, en face de l’homme pieux, le pécheur. ” Il y a donc des principes contraires, l’un du bien et l’autre du mal.
2. Si l’un des contraires est dans la nature des choses, l’autre aussi, selon Aristote. Or, le souverain bien est dans la nature des choses, et c’est lui qui est la cause de tout bien, ainsi qu’on l’a montré. Donc il y a aussi un souverain mal opposé à lui, et qui est la cause de tout mal.
3. De même qu’on trouve dans les êtres le bien et le mieux, on y trouve le mal et le pire. Or le bien et le mieux sont ainsi appelés par comparaison avec le meilleur. Donc le mal et le pire sont également ainsi nommés par rapport à un souverain mal.
4. Ce qui est tel par participation se ramène à ce qui est tel par essence. Or, les choses qui sont mauvaises pour nous ne sont pas mauvaises par essence, elles le sont en vertu d’une participation. Donc on doit trouver quelque part un souverain mal qui soit cause de tout mal.
5. Tout ce qui est par accident se ramène à ce qui est par soi. Or le bien est cause du mal par accident. Donc il faut poser un souverain mal qui soit cause des maux par soi-même. Et on ne peut pas dire que le mal n’a pas de cause par soi, qu’il n’a qu’une cause par accident, car il s’ensuivrait que le mal ne serait pas le cas le plus fréquent, mais le plus rare
6. Le mal de l’effet se ramène au mal de la cause ; car un effet défectueux vient d’une cause défectueuse, on l’a dit. Mais on ne peut pas remonter à l’infini dans l’ordre des causes. Donc il faut poser un premier mal qui soit la cause de tout mal.
En sens contraire :
on a montré plus haut que le souverain bien est cause de tout l’être. Il ne peut donc pas y avoir de principe opposé à lui, qui soit cause des maux.
Réponse :
Il est évident d’après ce qui précède qu’il n’y a pas de premier principe des maux, comme il y a un premier principe des biens.
1. Parce que le premier principe des biens est le bien par essence, ainsi qu’on l’a montré. Or rien ne peut être le mal par essence, puisque, on l’a montré aussi, tout être, en tant qu’être, est bon, et que le mal ne se trouve que dans le bien, comme dans son sujet.
2. Parce que le premier principe des biens est le bien souverain et parfait, en qui préexiste toute bonté, ainsi qu’on l’a vu. Or il ne peut y avoir un souverain mal ; car, on l’a montré, même si le mal diminuait sans cesse le bien, jamais il ne peut le détruire totalement. Comme il y a toujours du bien dans les êtres, il n’y a rien qui soit intégralement et parfaitement mauvais. C’est ce qui fait dire au Philosophe : “ Si le mal était mal intégralement, il se détruirait lui-même ” ; car en supprimant tout bien, au point de le rendre intégralement mauvais, on supprimerait aussi le mal lui-même, qui a le bien pour sujet
3. Parce que la raison de mal s’oppose à la raison de premier principe. D’abord parce que tout mal est causé par le bien, comme on l’a montré. Et aussi parce que le mal ne peut être cause que par accident ; ainsi ne peut-il pas être cause première, puisque la cause par accident est postérieure à ce qui est par soi, comme le prouve Aristote.
Ceux qui ont admis deux premiers principes, l’un bon et l’autre mauvais, sont tombés dans cette erreur pour la même raison qui fit avancer aux philosophes anciens d’autres erreurs également étranges. Au lieu de s’élever à la cause universelle de tout l’être, ils se sont arrêtés aux causes particulières d’effets particuliers. C’est pourquoi, quand ils ont observé que certains êtres nuisent à d’autres en vertu de leur nature, ils en ont conclu que cette nature était mauvaise, comme si l’on disait que le feu est mauvais par nature parce qu’il a brûlé la maison d’un pauvre Mais on ne doit pas juger de la bonté d’une chose d’après le rapport qu’elle a avec un être particulier ; on doit considérer cette nature en elle-même, et par rapport à l’univers entier, dans lequel tout être tient son rang avec un ordre admirable, nous l’avons vu.
De même, ceux qui trouvaient à deux effets antagonistes particuliers des causes particulières également antagonistes, ne surent pas ramener ces causes particulières à une cause universelle commune, et ils conclurent que les principes premiers étaient eux-mêmes antagonistes. Mais étant donné que tous les contraires se rejoignent dans un même genre, il est nécessaire de reconnaître, au-dessus des causes particulières qui s’opposent, une cause unique commune. Ainsi, au-dessus des qualités contraires des éléments, on trouve la vertu active du corps céleste. De même, au-dessus de tout ce qui est d’une manière quelconque, se trouve un unique premier principe d’être, ainsi que nous l’avons fait voir.
Solutions :
1. Les contraires se rejoignent dans un même genre et se rejoignent également dans la qualité d’être ; c’est pourquoi, bien qu’ils aient des causes particulières contraires, il faut pourtant en venir à leur trouver une cause première commune.
2. La privation et la possession se réalisent naturellement dans un même sujet. Le sujet de la privation est l’être en puissance, nous l’avons dit. Ainsi, puisque le mal est la privation du bien, comme on vient de le voir, le mal ne peut s’opposer qu’au bien dans lequel se trouve de la potentialité, et non pas au souverain bien, qui est acte pur.
3. On doit envisager tout être selon sa raison propre. Or, de même qu’une forme est une certaine perfection, ainsi une privation est un certain manque. Par conséquent toute forme, toute perfection, tout bien se considère selon qu’il s’approche d’un terme parfait, et une privation au contraire selon qu’elle s’éloigne du terme d’où elle part. On ne dit donc pas d’une chose qu’elle est mauvaise ou pire parce qu’elle se rapproche d’un souverain mal, comme on dirait qu’elle est bonne ou meilleure selon sa proximité à l’égard du souverain bien.
4. Aucun être n’est dit mauvais par participation ; il est dit mauvais au contraire par manque de participation. Il n’y a donc pas lieu de ramener le mal à quelque chose qui serait le mal par essence.
5. Le mal ne peut avoir de cause que par accident, comme on l’a montré. Il est donc impossible de remonter de lui à quelque chose qui serait cause du mal par soi. Quant à dire que le mal est le cas le plus fréquent, cela est faux, absolument parlant. Car les êtres engendrés et corruptibles, chez lesquels seuls le mal de nature peut se rencontrer, ne sont qu’une faible partie de l’univers. Et de plus, dans chaque espèce, les défauts de nature ne se produisent que dans les cas les moins nombreux. C’est parmi les hommes seulement que le mal semble être le cas le plus fréquent ; car le bien de l’homme, tel qu’il apparaît aux sens, n’est pas le bien de l’homme en tant qu’homme ; celui-ci doit se juger selon la raison ; or le plus grand nombre suivent les sens plutôt que la raison.
6. Dans la recherche des causes du mal, on ne remonte pas à l’infini ; on ramène tous les maux à une cause bonne, d’où le mal découle par accident.
Après avoir traité de la création en général, il faut étudier, en les distinguant l’une de l’autre, la créature corporelle et la créature spirituelle. A ce sujet on considérera : 1. La créature purement spirituelle que la Sainte Écriture appelle ange (Q. 50-64). 2. La créature purement corporelle (Q. 65-74). 3. La créature composée de corporel et de spirituel, qu’est l’homme (Q. 75-102).
Au sujet de ces anges, nous étudierons successivement leur nature (Q. 50-53), leur intelligence (Q. 54-58), leur volonté (Q. 59-60) et leur création (Q. 61-64).
La nature des anges doit être envisagée d’abord en elle-même (Q. 50), puis dans ses rapports avec les êtres corporels (Q. 51-53).