TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — La lumière corporelle est-elle un corps ?

Objections :

Saint Augustin dit : "La lumière tient le premier rang parmi les corps." Donc elle est un corps.

2. Aristote nous dite que la lumière est une espèce de feu. Or le feu est un corps.

3. Être porté, divisé, réfléchi appartient proprement aux corps. Or tous ces phénomènes sont attribués à la lumière ou au rayon. Plusieurs rayons aussi peuvent, selon Denys, converger ou se séparer ; et il semble que cela ne peut convenir qu’à des corps. La lumière est donc un corps.

En sens contraire :

deux corps ne peuvent pas être en même temps dans un même lieu. Or la lumière est dans un même lieu en même temps que l’air. Donc la lumière n’est pas un corps.

Réponse :

Il est impossible que la lumière soit un corps. Et cela est manifeste à trois points de vue.

1. Au point de vue du lieu ; car le lieu de n’importe quel corps est distinct du lieu d’un autre corps ; et il n’est pas possible, dans l’ordre de la nature, que deux corps soient simultanément dans le même lieu, quels que puissent être ces corps ; le contact requiert en effet des positions distinctes.

2. Cela se voit aussi à partir de la notion de mouvement. Si la lumière était un corps, l’illumination serait un mouvement local. Or aucun mouvement local ne peut être instantané. Tout corps qui se meut localement doit en effet atteindre nécessairement la moitié de la distance parcourue avant d’atteindre son extrémité. Or l’illumination est un fait instantané. - Et l’on ne peut pas dire qu’elle ait lieu en un temps imperceptible. Car si, pour peu d’espace, le temps peut être inaperçu, pour un grand espace, par exemple de l’orient à l’occident, cela n’est pas possible. Or, sitôt que le soleil apparaît au point de son lever, toute la voûte céleste est illuminée jusqu’au point opposé. - En partant du mouvement on peut faire encore une autre considération. Tout corps a un mouvement naturel déterminé. Or le mouvement de l’illumination a lieu dans toutes les directions, et pas davantage d’une manière circulaire que d’une manière rectiligne. Il est donc manifeste que l’illumination n’est pas le mouvement local d’un corps quelconque.

3. La même impossibilité se constate également si l’on part des faits de génération et de corruption. En effet, si la lumière était un corps, quand l’air se remplit de ténèbres par absence de source lumineuse, il s’ensuivrait qu’il y aurait une corruption du corps de la lumière, et que sa matière recevrait une autre forme. Or cela ne ressort pas de l’expérience, à moins qu’on ne dise que les ténèbres sont aussi un corps. - On ne voit pas non plus à partir de quelle matière se produirait quotidiennement la génération d’un corps si grand qu’il remplit la voûte céleste intermédiaire. Et il serait ridicule de dire que par la seule absence de luminaire ce corps énorme se corrompt. - Si l’on objectait que ce corps ne se corrompt pas, mais qu’il arrive et se répand alentour en même temps que le soleil, que dira-t-on pour rendre compte du fait que lorsque l’on interpose un corps autour d’un flambeau, toute la pièce se trouve dans l’obscurité ? Et il ne semble pas que la lumière s’entasse autour du flambeau, car l’on ne voit pas qu’il s’y trouve alors davantage de lumière qu’avant. Tout cela est donc contraire, non seulement à la raison, mais aussi aux sens, et il faut donc dire qu’il est impossible que la lumière soit un corps.

Solutions :

1. Saint Augustin emploie le mot de lumière pour désigner un corps producteur de lumière en acte : le feu qui est le plus noble des quatre éléments.

2. Aristote appelle "lumière" le feu dans sa matière propre, tout comme le feu dans la matière de l’air est appelé "flamme", et dans la matière de la terre, "braise". Mais il ne faut pas prêter trop attention aux exemples qu’Aristote donne dans ses livres de Logique ; car il les introduit à titre d’opinions probables avancées par d’autres.

3. Tout cela est attribué métaphoriquement à la lumière, comme cela pourrait l’être à la chaleur. En effet, puisque le mouvement local est naturellement le premier des mouvements, comme il est montré aux Physiques, nous employons des mots appropriés au mouvement local pour l’altération et les autres mouvements. Tout comme, par dérivation, le mot "distance" a été étendu, à partir du lieu, à tous les contraires, remarque Aristote.