TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 3 — La lumière est-elle une qualité ?

Objections :

1. Il semble que non. En effet, toute qualité demeure dans le sujet ; et cela, même après la disparition de l’agent. Telle la chaleur de l’eau que l’on a retirée de dessus le feu. Or la lumière ne reste pas dans l’air quand la source lumineuse disparaît. La lumière n’est donc pas une qualité.

2. Toute qualité sensible comporte un contraire. Ainsi le chaud s’oppose au froid, et le blanc au noir. Mais il n’y a pas de contraire pour la lumière. Les ténèbres ne sont en effet que la privation de la lumière. La lumière n’est donc pas une qualité sensible.

3. La cause est supérieure à l’effet. Or la lumière des corps célestes cause les formes substantielles dans les êtres inférieurs de ce bas monde. Elle donne aussi une existence spirituelle aux couleurs puisqu’elle les rend visibles en acte. La lumière n’est donc pas une qualité sensible, mais bien plutôt une forme substantielle ou spirituelle.

En sens contraire :

Saint Jean Damascène dit que la lumière est une qualité.

Réponse :

Certains ont dit que la lumière dans l’air n’a pas un être naturel, comme la couleur sur un mur, mais un être intentionnel, comme la similitude de la couleur dans l’air. Mais cela est impossible pour deux raisons : 1. La lumière est un attribut de l’air ; l’air en effet devient lumineux en acte. Au contraire, la couleur n’est pas un attribut de l’air, car on ne parle pas d’ "air coloré". 2. La lumière comporte un effet dans la nature, puisque les rayons du soleil chauffent les corps. Or les êtres intentionnels ne causent pas de changements naturels.

D’autres ont affirmé que la lumière est la forme substantielle du soleil. Mais cela apparaît impossible pour deux raisons : 1. Aucune forme substantielle n’est par elle-même objet de sensation, car l’essence est l’objet de l’intelligence, selon Aristote. Or la lumière est de soi l’objet de la vue. 2. Il est impossible que ce qui est forme substantielle dans un être soit forme accidentelle dans un autre. Car la forme substantielle a en propre de constituer l’espèce, et elle se rencontre donc toujours en celle-ci et en tout individu. Or la lumière n’est pas la forme substantielle de l’air ; autrement il y aurait corruption de celui-ci quand elle disparaît. Elle ne peut donc être la forme substantielle du soleil.

Il faut donc dire : de même que la chaleur est une qualité active produite par la forme substantielle du feu, de même la lumière est une qualité active produite par la forme substantielle du soleil ou de n’importe quel autre corps lumineux par lui-même, s’il en existe. Le signe en est que les rayons des diverses étoiles ont des effets divers selon les diverses natures des corps.

Solutions :

1. La qualité suit la forme substantielle. Le sujet se comporte donc dans la réception de la qualité de diverses manières comme pour la réception de la forme. En effet, quand la matière reçoit parfaitement la forme, la qualité produite par la forme trouve elle aussi une stabilité ferme ; comme si l’eau se changeait en feu. En revanche, quand la forme substantielle est reçue imparfaitement, selon un mode inchoatif, la qualité produite demeure quelque temps, mais pas toujours ; l’expérience nous montre que l’eau qu’on a chauffée retourne à son état naturel. Or, l’illumination ne se fait pas par une sorte de transmutation de la matière pour lui faire recevoir la forme substantielle selon un mode inchoatif. En conséquence la lumière ne persiste que dans la mesure où l’agent demeure présent.

2. La lumière se trouve n’avoir pas de contraire, du fait qu’elle est la qualité naturelle du premier corps principe d’altération, lequel est éloigné de toute contrariété.

3. De même que la chaleur agit pour produire la forme du feu d’une manière quasi instrumentale par la vertu de la forme substantielle, de même la lumière agit d’une manière quasi instrumentale par la vertu des corps célestes, pour produire les formes substantielles, et aussi pour rendre les couleurs visibles en acte, en tant qu’elle est la qualité du premier corps sensible.