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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 8 — Toutes les puissances demeurent-elles dans l’âme après la mort ?

Objections :

1. Il semble que toutes les puissances de l’âme demeurent dans l’âme séparée du corps. Car l’auteur du livre De l’esprit et de l’âme écrit : " L’âme s’éloigne du corps, emportant avec elle le sens et l’imagination, la raison, l’intellect et l’intelligence, le concupiscible et l’irascible. "

2. Les puissances de l’âme sont ses propriétés naturelles. Or une propriété est toujours inhérente à son sujet et n’en est jamais séparée. Les puissances de l’âme demeurent donc en elle, même après la mort.

3. Les puissances de l’âme, et même les puissances sensibles, ne perdent pas leur force lorsque le corps se débilite. - Comme il est dit au traité De l’âme, " si un vieillard recevait l’œil d’un jeune homme, il verrait aussi bien que lui ". Or la perte de la force est un acheminement vers la corruption. Les puissances de l’âme ne se corrompent donc pas en même temps que le corps, mais demeurent dans l’âme séparée.

4. La mémoire est une faculté de l’âme sensitive. Mais la mémoire demeure dans l’âme séparée. Dans l’évangile (Lc 16, 23) il est dit au mauvais riche dont l’âme seule se trouve en enfer : " Souviens-toi que tu as été comblé de biens pendant ta vie. " La mémoire demeure donc dans l’âme séparée, et par conséquent les autres puissances de la partie sensitive de l’âme.

5. La joie et la tristesse sont des états du concupiscible, qui est une puissance de l’âme sensitive. Or, il est sûr que les âmes séparées s’attristent des peines ou se réjouissent des récompenses qui sont leur partage. Donc cette puissance affective demeure dans l’âme séparée.

6. L’âme, au moment où le corps gît insensible mais non pas encore mort, perçoit certaines visions imaginaires ; selon Saint Augustin elle éprouverait le même état après la mort lorsqu’elle est effectivement séparée du corps. Or l’imagination est une puissance sensitive. Ainsi donc une puissance de ce genre demeure dans l’âme séparée, et par conséquent toutes les autres.

En sens contraire :

on lit dans le livre des Dogmes de l’église : " L’homme est constitué par deux substances, l’âme avec sa raison, la chair avec ses sens. " Donc la chair ayant achevé sa fonction, les puissances sensibles ne demeurent pas.

Réponse :

L’âme est le seul principe de toutes ses puissances, on l’a déjà dit. Mais certaines n’ont pas d’autre sujet que l’âme : telles l’intelligence et la volonté. Ces facultés demeurent donc nécessairement dans l’âme, une fois le corps détruit. D’autres ont pour sujet le composé humain: ainsi toutes les puissances de l’âme sensitive et végétative. Or, le sujet étant détruit, l’accident ne peut persister. Aussi, lorsque le composé se désagrège, ces puissances ne demeurent pas sous un mode actuel, mais seulement virtuel ; elles sont dans l’âme comme dans leur principe et leur racine.

Il est donc faux d’affirmer, comme certains, que ces puissances demeurent dans l’âme même lorsque le corps est détruit. Et encore plus faux que les actes de ces puissances demeurent dans l’âme séparée, car ces puissances n’ont d’activité qu’au moyen d’organes corporels.

Solutions :

1. Ce livre ne fait pas autorité. Il peut donc être négligé avec autant de facilité qu’on en a apporté en l’écrivant. On peut néanmoins répondre que l’âme emporte avec elle ces puissances sensibles sous un mode non actuel, mais virtuel.

2. Les puissances dont nous disons qu’elles ne demeurent pas sous un mode actuel dans l’âme séparée, ne sont pas des propriétés de l’âme seule mais du composé humain.

3. On dit que ces puissances ne perdent pas leur force lorsque le corps se débilite, parce que l’âme, leur principe d’activité, est immuable.

4. Cette manière de se souvenir doit s’entendre de la mémoire, pour autant que Saint Augustin attribue cette faculté à l’esprit, et non selon qu’elle est une puissance de l’âme sensitive.

5. Tristesse et joie sont dans l’âme séparée comme des états de l’affectivité, non pas sensible, mais spirituelle. Elles se trouvent aussi chez les anges.

6. Il s’agit ici d’une recherche et non d’une affirmation de Saint Augustin. Il a d’ailleurs retouché certains de ces passages.

Étudions maintenant les puissances de l’âme dans le détail. Il appartient spécialement au théologien de scruter les puissances intellectuelles et appétitives, puisqu’elles sont le siège de vertus. Cependant, la connaissance de ces puissances dépend d’une certaine façon de la connaissance des autres. Aussi allons-nous diviser notre étude en trois sections : 1. Les puissances dont l’exercice précède celui de l’intelligence (Q. 78). - 2. Les puissances intellectuelles (Q. 79). - 3. Les puissances affectives (Q. 80).