Article 4 — Notre intelligence connaît-elle les futurs ?
Objections :
1. Cela paraît vrai, car notre intelligence connaît au moyen des espèces intelligibles qui abstraient du fait d’être ici et maintenant, et de la sorte se rapportent indifféremment à n’importe quel temps. Or l’intelligence connaît les choses présentes. Elle peut donc connaître les choses futures.
2. Quand l’homme n’a pas l’usage de ses sens, il peut connaître certains événements futurs ; on le voit chez les dormeurs et chez les fous. Or, quand il n’a pas l’usage des sens, son intelligence est plus active. L’intelligence peut donc, de soi, connaître les futurs.
3. La connaissance intellectuelle de l’homme est bien plus pénétrante que la connaissance d’aucun animal. Mais il est des animaux qui connaissent que certains événements vont arriver. Par exemple, les corneilles, par des croassements répétés, annoncent qu’il va bientôt pleuvoir. A plus forte raison l’intelligence humaine peut-elle connaître les choses futures.
En sens contraire :
il est écrit dans l’Ecclésiaste (8, 7 Vg) : " Elle est grande l’affliction de l’homme, car il ignore le passé, et d’aucun messager il ne peut apprendre l’avenir. "
Réponse :
Il faut faire la même distinction au sujet de la connaissance des futurs qu’au sujet des choses contingentes. Car les choses à venir, en tant qu’elles ont rapport au temps, sont des singuliers que l’intelligence ne connaît que par réflexion, nous l’avons dit. Mais les idées des choses futures peuvent être universelles et accessibles à l’intelligence ; elles peuvent aussi être objet de science.
Toutefois, si nous voulons parler de la connaissance des futurs au sens habituel, ü y aura deux manières de les connaître : en eux-mêmes et dans leurs causes. En eux-mêmes, les futurs ne peuvent être connus que par Dieu ; ils sont même présents pour lui tandis qu’ils sont encore à venir par rapport à la succession des événements du monde, en ce sens que son intuition éternelle se porte simultanément sur tout le cours du temps, ainsi qu’on l’a dit en traitant de la science de Dieu. Mais en tant que les futurs sont encore dans leurs causes, ils peuvent être connus même par nous. Et s’ils se trouvent en elles comme en des principes dont ils procèdent nécessairement, on les connaît avec la certitude de la science. Ainsi, l’astronome prévoit l’éclipse qui va se produire. Mais si les futurs sont dans leurs causes comme devant en procéder le plus fréquemment, on les connaît alors par une conjecture plus ou moins assurée, dans la mesure même où les causes sont plus ou moins inclinées à produire leur effet.
Solutions :
1. Cet argument se rapporte à la connaissance qui naît des raisons universelles des causes, ce qui permet de connaître les futurs d’après le caractère de la relation entre effet et cause.
2. Selon Saint Augustin, l’âme possède naturellement une certaine puissance de divination, par laquelle elle peut connaître les futurs. C’est pourquoi lorsqu’elle se retire des sens corporels, et se replie pour ainsi dire sur elle-même, elle peut avoir part à la connaissance des choses à venir. - Cette opinion serait admissible, si nous pensions que l’âme a connaissance des réalités par la participation aux idées, comme le font les platoniciens. Alors l’âme connaîtrait naturellement les causes universelles de tous les effets, mais le corps l’en empêche. Aussi, lorsqu’elle se retire des sens corporels, connaît-elle les futurs.
Mais ce mode de connaître n’est pas conforme à la nature de notre intelligence ; ce qui lui convient plutôt, c’est de connaître à partir des sens. Il n’est donc pas naturel à l’âme de connaître les futurs quand elle s’éloigne des sens. Cela se produirait plutôt sous l’influence de causes supérieures, spirituelles ou corporelles. Des causes spirituelles d’abord ; quand, par exemple, par la puissance divine et le ministère des anges, l’intelligence est éclairée, et les images disposées de manière à faire connaître les réalités futures ; ou encore lorsque, par l’action des démons, il se produit un mouvement dans l’imagination pour annoncer à l’avance des événements futurs que ces esprits connaissent, comme on l’a vu précédemment. Ces impressions produites par des causes spirituelles, l’âme est plus à même de les recevoir lorsqu’elle est retirée des sens : car elle est par là même plus proche des esprits, et plus dégagée des troubles extérieurs. - Ce fait se produit aussi par l’influence de causes supérieures corporelles. Il est évident que les corps supérieurs exercent une action sur les corps inférieurs. Étant donné que les facultés sensibles sont les actes des organes corporels, il s’ensuit que sous l’influence des corps célestes il se produit un certain changement dans l’imagination. Et du fait que les corps célestes sont cause de beaucoup d’événements futurs, les indices de certains d’entre eux apparaissent dans l’imagination. Ces indices sont plutôt perçus la nuit et par les dormeurs, que le jour et par les gens éveillés. Car, d’après Aristote, " les impressions transmises de jour se dissipent plus facilement. Mais l’air de la nuit est moins agité, car les nuits sont plus silencieuses. Et ces impressions influent sur le corps, à cause du sommeil, parce que les faibles mouvements intérieurs sont perçus davantage dans le sommeil que dans la veille. Ces mouvements produisent des images grâce auxquelles on prévoit l’avenir. "
3. Les animaux n’ont pas, au-dessus de l’imagination, une faculté qui ordonne les images comme fait la raison de l’homme ; c’est pourquoi l’imagination des animaux est entièrement dépendante de l’influence des corps célestes. Et donc, les mouvements des animaux peuvent faire connaître certains événements à venir, comme la pluie, bien mieux que les mouvements des hommes qui agissent par la délibération de leur raison. Aussi, dit Aristote " certains hommes très dénués de prudence prévoient fort bien l’avenir. Car leur intelligence n’est pas préoccupée par les soucis ; mais étant pour ainsi dire déserte et vide, elle subit l’influence de toute cause qui peut la mouvoir ".