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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — Notre intellect connaît-il les singuliers ?

Objections :

1. Il semble que oui, car tout esprit qui connaît un jugement affirmatif par composition, connaît les termes de la composition. Or notre intelligence connaît cette composition : " Socrate est homme " ; car il lui appartient de former des propositions. Donc notre intellect connaît ce singulier qu’est Socrate.

2. L’intellect pratique dirige l’action. Or les actions concernent des singuliers. L’intellect connaît donc des singuliers.

3. Notre intelligence se connaît elle-même. Or elle est une réalité singulière. Autrement elle n’aurait pas d’action, puisque les actions émanent d’êtres singuliers. Elle connaît donc le singulier.

4. Tout ce dont est capable une faculté inférieure, une faculté supérieure le peut. Or le sens connaît le singulier. À plus forte raison l’intellect.

En sens contraire :

d’après Aristote, " l’universel est connu par la raison et le singulier par le sens ".

Réponse :

Notre intelligence ne peut connaître directement et premièrement le singulier dans les réalités matérielles. En voici la raison : ce qui les fait singulières, c’est la matière individuelle ; or, notre intelligence connaît en abstrayant l’espèce intelligible de cette matière, comme nous l’avons dit plus haut. Ce qui est connu par cette abstraction, c’est l’universel. Notre intelligence ne connaît donc directement que l’universel.

Mais indirectement, et par une sorte de réflexion, elle peut connaître le singulier. Comme on l’a dit plus haut, même après avoir abstrait les espèces intelligibles, elle ne peut les connaître en acte sans avoir recours aux images ; et c’est en ces images qu’elle connaît les espèces intelligibles. Ainsi donc, elle connaît directement l’universel au moyen de l’espèce intelligible, et indirectement les singuliers d’où proviennent les images. Et de cette manière, elle forme cette proposition " Socrate est homme. "

Solutions :

1. On vient de répondre à la première objection.

2. Le choix d’un acte particulier à exécuter est comme la conclusion d’un syllogisme de l’intelligence pratique. Mais d’une proposition universelle on ne peut tirer directement une conclusion singulière sans employer une proposition singulière comme mineure. C’est pourquoi le jugement universel de l’intelligence pratique ne peut porter à l’action sans une donnée de connaissance de la partie sensible, comme il est dit au traité De l’Âme.

3. Le singulier ne présente pas d’obstacle à l’intellection en tant que singulier, mais en tant que matériel, car on ne comprend que sous un mode immatériel. Donc, s’il existe un singulier immatériel tel que l’intelligence, rien ne s’oppose à ce qu’il soit intelligible.

4. Une faculté supérieure possède la capacité d’une faculté qui lui est inférieure, mais sous un mode plus élevé. C’est pourquoi la réalité connue par le sens sous un mode matériel et concret (ce qui est connaître directement le singulier), est connue par l’intelligence sous un mode immatériel et abstrait : ce qui est connaître l’universel.