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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — Notre intelligence peut-elle arriver à connaître les substances spirituelles par la connaissance des réalités matérielles ?

Objections :

1. Cela parait possible. Selon Denys " l’esprit humain ne peut être élevé à la contemplation immatérielle des hiérarchies célestes qu’en se servant d’un intermédiaire matériel ". Il reste donc que nous pouvons être conduits par les réalités sensibles à la connaissance des substances spirituelles.

2. La science se trouve dans l’intellect. Or il y a des sciences et des définitions concernant les substances immatérielles. Ainsi, le Damascène définit l’ange, et l’on donne certains renseignements sur les anges dans les traités de théologie et de philosophie. Nous pouvons donc connaître les substances immatérielles.

3. L’âme humaine appartient au genre des substances immatérielles. Or nous pouvons connaître notre âme, au moyen de l’acte par lequel elle connaît les choses sensibles. De même pouvons-nous connaître les autres substances immatérielles par leurs effets dans les réalités matérielles.

4. La seule cause qui ne puisse être connue par ses effets est celle qui est infiniment distante de ces effets. Or cela n’appartient qu’à Dieu. Donc les autres substances immatérielles peuvent être connues par nous au moyen des choses sensibles.

En sens contraire :

selon Denys, " on ne peut comprendre ni l’intelligible par le sensible, ni le simple par le composé, ni l’incorporel par le corporel ".

Réponse :

Au dire d’Averroès, il y eut un philosophe du nom d’Avempace, pensant qu’il nous était possible, selon les vrais principes de la philosophie, d’arriver à connaître les substances spirituelles par la connaissance des substances matérielles. Notre intelligence étant capable par nature d’abstraire de la matière l’essence de la réalité matérielle, on pourra, s’il demeure quelque matérialité en cette essence, procéder à une nouvelle abstraction. Et comme on ne peut le faire indéfiniment, on arrivera à une essence qui sera absolument sans matière. Et c’est en quoi consiste la connaissance de la substance immatérielle.

Ce raisonnement serait valable si les substances immatérielles étaient les formes des réalités sensibles, selon la doctrine platonicienne. Mais si ce n’est pas vrai, et s’il est admis que les substances immatérielles sont absolument autre chose que les essences des réalités sensibles, notre intelligence pourra abstraire aussi parfaitement que ce soit ces essences de la matière sans atteindre jamais quelque chose de semblable à une substance immatérielle. Nous ne pouvons donc connaître parfaitement ces substances spirituelles au moyen des substances sensibles.

Solutions :

1. Nous pouvons nous élever par les réalités matérielles à une certaine connaissance des réalités immatérielles, mais non à une connaissance parfaite. Car il n’y a pas un rapport suffisant entre les deux ordres de réalités ; les analogies qu’on peut prendre des choses matérielles pour comprendre les êtres immatériels sont fort lointaines, d’après Denys.

2. Lorsque, dans les sciences, on traite des réalités supérieures, c’est surtout par voie de négation. Ainsi Aristote décrit-il les corps célestes en leur déniant les propriétés des corps inférieurs. A plus forte raison ne connaissons-nous pas les substances spirituelles en saisissant leur essence. Mais les doctrines qu’on expose à leur sujet dans les sciences spéculatives sont obtenues par une méthode négative, ou par quelque rapport qu’elles soutiennent avec les choses matérielles.

3. L’âme humaine se connaît elle-même par son acte d’intelligence, qui est son acte propre, et révèle parfaitement sa capacité et sa nature. Mais elle ne peut, ni par ce moyen m par les autres données d’origine matérielle parvenir à une connaissance de ce genre pour les substances spirituelles. Car ces divers moyens sont inadéquats à ce que sont ces dernières.

4. Les substances immatérielles créées n’appartiennent pas au même genre réel que les substances matérielles, parce que puissance et matière ne s’y trouvent pas au même titre ; cependant elles appartiennent au même genre logique, car elles sont aussi dans le prédicament " substance ", puisque leur essence est distincte de leur être. Mais Dieu n’a en commun avec les réalités matérielles ni genre réel, ni genre logique, car il n’est en aucune façon, dans un genre, nous l’avons déjà dit. On peut donc, au moyen des similitudes des réalités matérielles, connaître quelque chose de positif sur les anges, sous le rapport du genre qui est commun, mais non sous le rapport de l’espèce ; sur Dieu, ce n’est pas du tout possible.