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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Les habitus de science acquis en cette vie demeurent-ils dans l’âme séparée ?

Objections :

1. Il semble que non, car l’Apôtre affirme (1 Co 13, 8) : " la science sera détruite. "

2. Certains hommes moins bons possèdent la science, tandis que d’autres meilleurs en sont privés. Si l’habitus de science demeurait dans l’âme même après la mort, il s’ensuivrait que des êtres moins bons seraient dans la vie future supérieurs à des êtres meilleurs. Ce qui paraît inadmissible.

3. Les âmes séparées posséderont la science par un influx de lumière divine. Donc, si la science acquise en ce monde demeurait dans l’âme séparée, il y aurait deux formes d’une même espèce en un même sujet. Ce qui est impossible.

4. Le Philosophe affirme : " L’habitus est une qualité qui change difficilement, mais il arrive que la maladie ou quelque autre cause semblable détruise la science. " Mais le plus grand changement dans notre vie est le changement par la mort. Il semble donc que l’habitus de science soit détruit par la mort.

En sens contraire :

Saint Jérôme écrit dans une lettre à Paulin de Nole : " Apprenons sur la terre ce que nous garderons dans le ciel. "

Réponse :

Selon certains philosophes, l’habitus de science n’est pas dans l’intelligence même, mais dans les facultés sensibles : imagination, cogitative, mémoire ; et les espèces intelligibles ne sont pas conservées dans l’intellect possible. Si cette théorie était vraie, il s’en suivrait que, le corps détruit, l’habitus de la science acquis en cette vie serait détruit totalement.

Mais la science est dans l’intelligence, qui est " le lieu des idées ", comme il est dit au traité De l’âme ; il faut donc que l’habitus de la science acquis en cette vie soit en partie dans les facultés sensibles énumérées ci-dessus, et en partie dans l’intelligence même. On peut le constater dans les actes mêmes par lesquels on acquiert l’habitus de science ; car " les habitus sont du même ordre que les actes qui servent à les acquérir ", selon l’Éthique. Or ces actes de l’intelligence se réalisent par un recours aux images qui sont dans les facultés sensibles. Aussi, par de tels actes, l’intellect possible acquiert une aptitude à réfléchir au moyen des espèces intelligibles reçues, et, de leur côté, les facultés sensibles acquièrent une certaine souplesse qui permet à l’intelligence de recourir plus aisément à elles pour la spéculation intellectuelle. Mais puisque 1"acte d’intelligence est à titre premier et formellement dans l’intellect lui-même, tandis qu’il est matériellement et par mode de disposition dans les puissances inférieures, il faut en dire autant de l’habitus.

Donc, la partie de l’habitus de science qui se trouve dans les facultés inférieures ne subsistera pas dans l’âme séparée ; mais ce qui est dans l’intelligence elle-même subsistera nécessairement. En effet, comme dit Aristote, une forme est détruite de deux manières : ou bien essentiellement, lorsqu’elle est détruite par son contraire, comme le chaud par le froid ; ou bien par accident, parce que son sujet est détruit. Or, il est clair que la science qui est dans l’intelligence humaine ne peut disparaître par corruption du sujet ; car, nous l’avons montré’. l’intelligence est incorruptible. Pareillement, les espèces ou intentions intelligibles qui sont dans l’intellect possible ne peuvent être détruites par leur contraire ; car rien ne leur est contraire, surtout en ce qui concerne la simple appréhension de la quiddité. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’une opération par laquelle l’intelligence compose et divise, ou même raisonne, on peut trouver de la contrariété dans l’intelligence, en tant que le faux, dans le jugement ou le raisonnement, est le contraire du vrai. Et de cette façon, il arrive parfois que la science soit détruite par son contraire, lorsqu’on est détourné par un faux raisonnement de la science de la vérité. C’est pourquoi le Philosophe donne deux modes selon lesquels la science est détruite - l’oubli pour la mémoire, et la méprise dans le cas d’un raisonnement faux. Mais cela n’a pas lieu dans l’âme séparée. Il faut donc dire que l’habitus de science, pour autant qu’il est dans l’intelligence, subsiste dans l’âme séparée.

Solutions :

1. L’Apôtre ne parle pas en cet endroit de la science comme habitus, mais comme acte de connaissance. Aussi pour prouver cela, il poursuit : " Maintenant je connais en partie... "

2. De même qu’un homme moins bon pourra être de plus grande stature qu’un homme meilleur, ainsi rien n’empêche que le moins bon ait dans la vie future un habitus de science que le meilleur n’aura pas. Mais cela n’a presque aucune importance, en comparaison des autres prérogatives qui seront accordées aux meilleurs.

3. Les deux sciences ne sont pas du même ordre. Aussi cela n’entraîne-t-il aucune impossibilité.

4. Cet argument procède de la destruction de la science selon ce qui vient des facultés sensibles.