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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’intelligence est-elle une puissance passive ?

Objections :

1. Être passif vient de la matière, et être actif, de la forme. Or, la faculté intellectuelle est une conséquence de l’immatérialité de la substance intelligente. Il semble donc que l’intelligence ne soit pas une puissance passive.

2. La faculté intellectuelle est incorruptible, comme on l’a dit. Mais d’après le traité De l’Âme " l’intellect est corruptible, s’il est passif ". La faculté intellectuelle n’est donc pas passive.

3. Selon Saint Augustin et selon Aristote, " l’être actif est plus noble que l’être passif ". Or toutes les puissances de l’âme végétative sont actives, et ce sont cependant les plus basses des puissances de l’âme. À plus forte raison les puissances intellectuelles, qui sont les plus hautes, sont-elles toutes actives.

En sens contraire :

pour Aristote, comprendre est une certaine manière de pâtir.

Réponse :

Un être peut pâtir de trois manières 1. Au sens strict, quand il perd quelque chose qui lui convient naturellement ou selon sa propre inclination ; par exemple, quand l’eau perd sa froidure par l’effet de la chaleur ; quand l’homme tombe malade ou s’attriste. - 2. En un sens plus large, un être pâtit quand quelque chose lui est ôté, que cela lui convienne ou non ; c’est le cas non seulement de celui qui tombe malade, mais de celui qui revient à la santé ; non seulement de celui qui s’attriste, mais de celui qui se réjouit ; c’est le cas de toute altération ou déplacement. - 3. En un sens absolument général, le seul fait d’être en puissance, et de recevoir l’acte auquel on était en puissance, sans que rien soit ôté. Et de cette façon, on peut dire que tout être qui passe de la puissance à l’acte pâtit, même lorsqu’il acquiert une perfection. Ainsi notre acte de penser est une certaine manière de pâtir.

En voici la raison. L’opération intellectuelle a pour objet l’être universel, nous l’avons dit. On peut donc voir si l’intelligence est en acte ou en puissance, selon son rapport à l’être universel. Il y a une Intelligence qui sous ce rapport est l’acte de tout l’être : c’est l’intelligence de Dieu, qui est l’essence divine, en laquelle tout l’être préexiste originellement et virtuellement, comme dans la cause première. C’est pourquoi l’intelligence divine n’est pas en puissance, mais elle est acte pur. Or aucune intelligence créée ne peut être l’acte de tout l’être, car il faudrait alors qu’elle soit un être infini. En conséquence, toute intelligence créée, par cela même qu’elle existe, n’est pas l’acte de tous les intelligibles, mais est avec eux dans le rapport de la puissance à l’acte.

Or, il y a deux espèces de relation de la puissance à l’acte. Il y a une sorte de puissance qui est toujours parfaitement remplie par son acte, comme nous l’avons dit de la matière des corps célestes. Il y a une autre sorte de puissance qui n’est pas toujours en acte, mais où il y a progrès de la puissance à l’acte : tels les êtres soumis à la génération et à la corruption. - C’est ainsi que l’intelligence angélique est toujours en acte par rapport à ses objets intelligibles, en raison de sa proximité à la première intelligence, qui est acte pur, comme on vient de le dire. Mais l’intelligence humaine, la dernière dans la hiérarchie intellectuelle et la plus éloignée de la perfection de l’intelligence divine, est en puissance par rapport aux intelligibles, et au commencement elle est " comme une tablette de cire où il n’y a rien d’écrit ", selon l’image d’Aristote. Cela paraît clairement dans ce fait que nous ne sommes d’abord qu’en puissance à penser, et qu’ensuite nous sommes en acte. - Il est donc évident que pour nous, penser, c’est pâtir selon la troisième manière. Par conséquent l’intelligence est une puissance passive.

Solutions :

1. Cette objection procède des deux premiers modes de pâtir, qui sont propres à la matière première. Mais le troisième mode se trouve chez tout être en puissance qui passe à l’acte.

2. L’intellect passif, c’est, pour certains, l’affectivité sensible, en laquelle se trouvent les passions de l’âme, et qui dans l’Éthique d’Aristote est appelée " rationnelle par participation ", parce qu’elle obéit à la raison. Pour d’autres, l’intellect passif, c’est la cogitative, ou raison particulière. En l’un et l’autre sens, " passif " est conçu selon les deux premiers modes de pâtir : pour autant qu’un tel intellect est l’acte d’un organe corporel. Quant à l’intellect qui est en puissance à tous les intelligibles, et que pour cette raison Aristote appelle intellect possible, il n’est passif que selon le troisième mode ; car il n’est pas l’acte d’un organe corporel. Et c’est pourquoi il est incorruptible.

3. L’être actif est supérieur à l’être passif, si l’action et la passion se rapportent à la même perfection. Mais ce n’est pas toujours vrai lorsqu’il s’agit de perfections différentes. L’intelligence est une puissance passive par rapport à l’être universel. La puissance végétative est active par rapport à un être particulier : le corps uni à l’âme. Par suite, rien n’empêche qu’un principe passif comme l’intelligence soit supérieur à une puissance active telle que l’âme végétative.