TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Le premier homme a-t-il pu se tromper ou être trompé ?

Objections :

1. Il semble que l’homme dans l’état primitif aurait pu se tromper. En effet, Saint Paul dit (1 Tm 2, 14) : " C’est la femme qui, séduite, se rendit coupable de transgression. "

2. Pierre Lombard’ enseigne que " si la femme n’a pas tremblé en entendant le serpent parler, c’est qu’elle estima qu’il avait reçu de Dieu l’usage de la parole ". Mais c’était là une erreur. Donc la femme s’est trompée avant le péché.

3. Il est naturel que plus une chose semble éloignée, plus elle semble petite. Mais la nature de l’œil n’a pas été réduite par le péché. Donc ce phénomène se serait produit aussi dans l’état d’innocence. Par conséquent l’homme se serait trompé sur les dimensions de ce qu’il voyait, comme maintenant.

4. Saint Augustin dit que dans le sommeil l’âme croit aux apparences comme à la réalité elle-même. Mais l’homme dans l’état d’innocence aurait mangé, et par conséquent il aurait dormi et rêvé. Donc il se serait trompé en croyant aux apparences comme à la réalité.

5. Le premier homme n’aurait pas connu les pensées des hommes et les futurs contingents, comme on vient de le dire. Donc si quelqu’un lui avait dit quelque chose de faux sur ces matières, il aurait été trompé.

En sens contraire :

Saint Augustin enseigne " Approuver comme vraies des choses fausses est le fait non pas de la nature de l’homme tel qu’il fut créé, mais du châtiment de l’homme condamné. "

Réponse :

Certains ont affirmé que l’on pouvait reconnaître deux sens au mot " erreur " : d’abord celui de n’importe quelle appréciation superficielle qui fait adhérer à ce qui est faux comme étant vrai, mais sans assentiment de vraie croyance ; ensuite l’erreur désignerait une croyance ferme. Donc, quant aux choses dont Adam avait la science, il n’aurait pu se laisser tromper dans aucun de ces deux sens. Mais pour celles dont il n’avait pas la science, il aurait pu faire erreur, en prenant ce mot au sens large de n’importe quelle appréciation sans assentiment bien arrêté. On disait cela parce qu’avoir une appréciation fausse dans de telles conditions n’est pas nuisible à l’homme et que, si cet assentiment est donné sans témérité, il n’est pas coupable.

Mais cette thèse ne peut se concilier avec l’intégrité du premier état, car, dit Saint Augustin, dans cet état " on évitait paisiblement le péché et, tant que cela durait, il ne pouvait y avoir absolument aucun mal ". Or, c’est manifeste, comme le vrai est le bien de l’intelligence, de même le faux est son mal, dit Aristote. Aussi n’est-il pas possible, tant que durait l’innocence, que l’intelligence de l’homme donnât son acquiescement à quelque chose de faux comme si c’eût été vrai. De même en effet que dans les membres corporels du premier homme il pouvait y avoir absence de quelque perfection, par exemple la clarté des corps glorieux, mais qu’aucun mal ne pouvait s’y trouver ; de même dans l’intelligence il pouvait y avoir absence de quelque connaissance, mais il ne pouvait s’y trouver aucune appréciation fausse.

La rectitude de ce premier état aboutit à la même conclusion : aussi longtemps que l’âme resterait soumise à Dieu, les forces inférieures de l’homme resteraient soumises aux forces supérieures, et celles-ci ne seraient pas entravées par celle-là. Or il est clair, d’après ce qui a déjà été dit, que l’intellect est toujours dans le vrai par rapport à son objet propre. Aussi ne tombe-t-il jamais de lui-même dans l’erreur ; toute erreur provient dans l’intelligence d’un élément inférieur, par exemple l’imagination ou quelque faculté semblable. Nous voyons donc que lorsque notre pouvoir naturel de juger n’est pas paralysé, nous ne sommes pas induits en erreur par des apparences de ce genre, mais seulement lorsqu’il est paralysé, comme c’est évident chez les dormeurs. Et ainsi il est manifeste que la rectitude de l’état primitif n’était compatible avec aucune erreur d’ordre intellectuel.

Solutions :

1. Cette " séduction " de la femme a sans doute précédé son péché d’action, mais elle était consécutive à un péché d’orgueil intérieur. En effet Saint Augustin dit : " La femme ne croirait pas aux paroles du serpent... si elle n’avait déjà dans l’esprit l’amour de sa propre puissance et une certaine présomption orgueilleuse à son propre sujet. "

2. La femme a estimé que le serpent avait reçu cet usage de la parole, non par voie naturelle, mais par une opération surnaturelle. Mais on n’est pas obligé de suivre sur ce point l’autorité de Pierre Lombard.

3. Si quelque réalité avait été représentée aux sens ou à l’imagination du premier homme autrement qu’elle n’était en vérité, l’homme ne se serait pourtant pas trompé, car par sa raison il aurait discerné la vérité.

4. Ce qui se produit pendant le sommeil n’est pas imputé à l’homme, car il n’a pas l’usage de la raison, ce qui est l’acte propre de l’homme.

5. Si quelqu’un était venu lui dire quelque chose de faux concernant les futurs contingents ou les pensées des cœurs, l’homme dans l’état d’innocence n’aurait pas cru que les choses étaient ainsi, mais seulement que cela était possible, et cela n’eût pas été une appréciation fausse. - On peut dire aussi que Dieu lui aurait donné son secours pour lui éviter de se tromper dans les choses dont il n’avait pas la science. Et il n’y a pas à faire instance contre cela, comme font certains, en disant que, dans la tentation, l’homme n’a pas reçu ce secours pour être préservé de l’erreur, alors que c’est à ce moment qu’il en avait le plus grand besoin. Car le péché s’était déjà produit dans son esprit, et il n’eut pas recours au secours divin.

Examinons maintenant ce qui concerne la volonté du premier homme. A ce sujet on considérera deux points : 1. La grâce et la justice du premier homme (Q. 95). - 2. L’usage de cette justice dans la domination qu’il exerçait sur les autres êtres (Q. 96).