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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — L’intellect peut-il se tromper ?

Objections :

1. Il semble bien, car le Philosophe dit que le vrai et le faux sont dans l’esprit. Or esprit et intellect sont identiques, on l’a dit plus haut". Il y a donc du faux dans l’intellect.

2. L’opinion et le raisonnement sont des actes de l’intellect. Or on trouve de l’erreur chez l’une et l’autre. Et donc aussi dans l’intelligence.

3. Le péché est dans l’intelligence. Or le péché implique erreur : " Ils se trompent ceux qui font le mal ", dit le livre des Proverbes (14, 22). Il peut donc y avoir erreur dans l’intelligence.

En sens contraire :

" Celui qui fait erreur, dit Saint Augustin, ne comprend pas cela même en quoi il fait erreur. " Et Aristote dit : " L’intelligence est toujours juste. "

Réponse :

Le Philosophe, à ce sujet, compare l’intelligence et le sens. Car le sens ne se trompe pas sur son objet propre, ainsi la vue sur la couleur ; ou alors c’est par accident, en raison d’un obstacle provenant de l’organe ; par exemple, le goût des fiévreux trouve amères les choses douces, parce que la langue est chargée d’humeurs mauvaises. Le sens se trompe aussi sur les sensibles communs, par exemple, en appréciant grandeur ou figure. Ainsi jugera-t-il que le soleil n’a qu’un pied de diamètre, alors qu’il est plus grand que la terre. Le sens se trompe encore plus aisément sur les sensibles par accident ; il jugera que le fiel est du miel, à cause de la ressemblance de leur couleur. - La raison de cette rectitude du sens est claire. Toute puissance, en tant que telle, est ordonnée à son objet propre. Les réalités de ce genre se comportent toujours de la même manière. Tant que la puissance demeure, il n’y a pas de défaillance dans son jugement sur son objet propre.

L’objet propre de l’intellect est la quiddité. Aussi, à parler absolument, n’y a-t-il pas d’erreur dans l’intelligence, au sujet de la quiddité. Mais l’intelligence peut se tromper sur les éléments qui ont rapport à l’essence ou quiddité, lorsqu’elle ordonne un élément à l’autre par composition, division ou même raisonnement. L’intelligence ne peut pas non plus se tromper sur les jugements qui sont compris dès qu’on connaît le sens de leurs termes, comme il arrive pour les premiers principes. Ce sont eux qui assurent l’infaillibilité de la vérité, en donnant aux conclusions la certitude de la science.

Il peut cependant y avoir des causes par accident qui trompent l’intellect sur la quiddité des êtres composés. Cela ne vient pas de l’organe, puisque l’intelligence n’en emploie pas, mais de la composition qui est requise pour établir une définition ; lorsqu’une définition vraie pour une chose, est fausse pour une autre, comme la définition du cercle pour le triangle ; ou lorsqu’une définition est fausse en elle-même, parce qu’elle implique une composition impossible, par exemple, la définition d’un être comme " animal rationnel ailé ". Quand il s’agit de réalités simples, dont la définition ne peut impliquer composition, nous ne pouvons-nous tromper ; mais notre connaissance est en défaut parce que nous ne les saisissons pas totalement.

Solutions :

1. Si le Philosophe dit que le faux est dans l’esprit, c’est dans la composition et la division.

2. Même réponse pour l’objection tirée de l’opinion et du raisonnement.

3. Et encore, pour l’erreur des pécheurs, puisqu’elle consiste dans l’application d’un jugement à un objet désirable. Mais dans la connaissance absolue de la quiddité, et de tout ce qu’on connaît par elle, l’intelligence ne se trompe jamais. Et c’est le sens des autorités en sens contraire.