Article 1 — Le premier homme a-t-il vu Dieu dans son essence ?
Objections :
1. La béatitude de l’homme consiste dans la vision de l’essence divine. Or le premier homme " lorsqu’il vivait dans le Paradis, eut une vie bienheureuse et riche de tous les biens ", nous dit Saint Jean Damascène. Et Saint Augustin écrit : " Si les hommes éprouvaient les sentiments que nous avons maintenant, comment auraient-ils été bienheureux dans ce séjour d’inexprimable béatitude, le Paradis ? " Donc le premier homme dans le Paradis avait la vision de Dieu dans son essence.
2. Saint Augustin dit qu’au premier homme " il ne manquait aucune des choses que peut obtenir une volonté bonne ". Or une volonté bonne ne peut rien obtenir de mieux que la vision de l’essence divine. Donc l’homme avait la vision de Dieu dans son essence.
3. La vision de Dieu dans son essence est celle où l’on voit Dieu sans intermédiaire et sans énigme. Or l’homme dans l’état d’innocence voyait Dieu sans intermédiaire. Pierre Lombard le ditd. Il le voyait aussi sans énigme, car qui dit énigme, dit obscurité, comme le fait remarquer Saint Augustine : mais l’obscurité a été introduite par le péché. Donc l’homme dans son premier état avait la vision de Dieu dans son essence.
En sens contraire :
Saint Paul dit (1 Co 15, 46) " Ce n’est pas le spirituel qui vient d’abord, mais le psychique. " Mais rien n’est plus spirituel que d’avoir la vision de Dieu. Donc le premier homme, en son premier état de vie psychique, n’avait pas la vision de Dieu dans son essence.
Réponse :
Le premier homme n’avait pas la vision de Dieu selon le régime commun de sa vie d’alors ; peut-être pourrait-on dire qu’il l’a vu dans un ravissement lorsque, d’après la Genèse (2, 21), " Dieu fit tomber un profond sommeil sur Adam ".
En voici la raison. Puisque l’essence divine est la béatitude même, l’intelligence de celui qui voit l’essence divine est dans la même situation par rapport à Dieu que n’importe quel homme par rapport à la béatitude. Or, il est évident que nul homme ne peut par sa volonté se détourner de la béatitude ; car c’est d’un mouvement naturel et de façon nécessaire que l’homme veut la béatitude et fuit le malheur. Aussi nul homme, voyant Dieu dans son essence, ne peut par sa volonté se détourner de Dieu, ce qui est pécher. Et c’est pourquoi tous ceux qui voient Dieu dans son essence sont fixés dans l’amour de Dieu de telle façon qu’ils ne peuvent plus jamais pécher. Donc, puisqu’Adam a péché, il est manifeste qu’il ne voyait pas Dieu dans son essence.
Il connaissait pourtant Dieu d’une connaissance plus haute que la nôtre ; et ainsi sa connaissance était en quelque sorte intermédiaire entre celle de l’état présent et celle de la patrie, où l’on voit Dieu dans son essence. Pour en être certain il faut remarquer que la vision de Dieu par son essence s’oppose à la vision de Dieu par l’intermédiaire de la créature. Or plus une créature est élevée et semblable à Dieu, plus Dieu est vu clairement par son intermédiaire, de même qu’un homme est mieux vu dans un miroir où son image se reflète de façon plus distincte. Ainsi, il est clair que Dieu est vu de façon bien supérieure par l’intermédiaire des effets intelligibles que par celui des effets sensibles et corporels. Mais l’homme est empêché, dans son état présent, de considérer entièrement et lucidement les effets spirituels parce qu’il est tiraillé par les objets sensibles qui l’assiègent. Pourtant, dit l’Ecclésiastique (7, 30) : " Dieu a fait l’homme droit. " Cette rectitude consistait chez l’homme, tel qu’il avait été constitué par Dieu, en ce que les choses inférieures étaient soumises aux supérieures et que celles-ci n’étaient pas empêchées par celles-là. C’est pourquoi le premier homme n’était pas empêché par les choses extérieures de contempler avec clarté et persévérance les effets intelligibles que lui procurait l’irradiation de la vérité première, soit par connaissance naturelle, soit par connaissance de grâce. Aussi Saint Augustin dit-il : " Peut-être Dieu parlait-il auparavant avec les premiers hommes comme il le fait avec les anges, en illuminant leur esprit de l’immuable vérité elle-même, ... bien que ce ne fût pas par une aussi grande participation de l’essence divine que celle dont les anges bénéficient. " Ainsi donc, par de tels effets intelligibles, le premier homme connaissait Dieu plus clairement que nous ne le connaissons maintenant.
Solutions :
1. Au Paradis, l’homme était bienheureux, mais non de la béatitude parfaite dans laquelle il devait être transféré et qui consiste dans la vision de l’essence divine. Il possédait pourtant, dit Saint Augustin, " une vie bienheureuse dans une certaine mesure ", en tant qu’il jouissait de l’intégrité et d’une certaine perfection conformes à sa nature.
2. La volonté bonne est une volonté ordonnée. Et la volonté du premier homme n’eût pas été ordonnée, si elle avait voulu posséder dans l’état de mérite ce qui lui avait été promis comme récompense.
3. Il y a deux sortes d’intermédiaires dans la connaissance. Dans l’un, on voit en même temps que lui ce que l’on voit grâce à lui, comme lorsqu’on voit un homme dans un miroir et qu’on le voit en même temps que le miroir. L’autre intermédiaire est celui dont la connaissance nous permet de parvenir à quelque chose d’inconnu, par exemple le moyen terme d’une démonstration. Dans l’état d’innocence on voyait bien Dieu sans cette deuxième sorte d’intermédiaire, mais non sans la première. En effet, le premier homme n’avait pas besoin de parvenir à la connaissance de Dieu par l’intermédiaire d’une démonstration tirée de quelque effet, comme cela nous est nécessaire ; mais c’est simultanément dans les effets, surtout intelligibles, qu’à sa mesure il connaissait Dieu.
Il faut faire une distinction semblable pour l’obscurité impliquée dans le mot " énigme ". Selon un premier sens, toute créature est quelque chose d’obscur comparée à l’immensité de la clarté divine ; et en ce sens Adam voyait Dieu en énigme, car il voyait Dieu à travers un effet créé. Mais un second sens fait penser à l’obscurité consécutive au péché, en ce que l’homme est retenu de considérer les choses intelligibles par l’accaparement des choses sensibles ; et en ce sens Adam ne voyait pas Dieu en énigme.