Article 1 — L'ironie (rabaissement de soi) est-elle un péché ?
Objections :
1. Il semble que l'ironie (du grec ancien eironeia, "ironie, dissimulation, fausse ignorance"), par laquelle on se présente au-dessous de sa valeur, ne soit pas un péché. Car aucun péché ne procède d'une assurance donnée par Dieu, par laquelle certains sont amenés à s'abaisser, comme dans les Proverbes (30, 1-2 Vg) : "Vision racontée par un homme que Dieu assiste et fortifie, et qui dit : "je suis le plus stupide des hommes."" Et on lit dans Amos (7, 14) : "Amos répondit : "je ne suis pas prophète.""
2. Saint Grégoire écrit à saint Augustin, évêque des Anglais : "Les âmes vertueuses reconnaissent qu'il y a de leur faute même là où il n'y a pas de faute. Mais tout péché répugne à une âme vertueuse." Donc l'ironie n'est pas un péché.
3. Fuir l'orgueil n'est pas un péché. Mais selon Aristote, "certains se déprécient pour éviter de se gonfler".
Cependant :
Il y a cette parole de saint Augustin : "Lorsque tu mens par humilité, si tu n'étais pas pécheur avant de mentir, tu le deviens par ton mensonge."
Conclusion :
Qu'on se rabaisse soi-même peut arriver de deux façons. D'abord en respectant la vérité, lorsque l'on garde le silence sur ce qu'on a de meilleur, que l'on découvre ce qu'on a de moins bon en le mettant en avant, et alors qu'il en est ainsi réellement. Se diminuer ainsi n'est pas de l'ironie et ce n'est pas, par son genre, un péché à moins que ce ne soit gâté par quelque circonstance.
On peut aussi se déprécier en s'écartant de la vérité, par exemple en s'attribuant une vilenie que l'on ne se reconnaît pas, ou en niant une grande qualité dont on a pourtant conscience. C'est alors de l'ironie, laquelle est toujours un péché.
Solutions :
1. Il y a deux sagesses et deux folies. Car il y a une sagesse selon Dieu, qui a pour compagne la folie selon les hommes ou selon le monde, comme dit saint Paul (1 Co 3, 18) : "Si quelqu'un parmi vous croit être sage, qu'il se fasse fou pour devenir sage." Autre est la sagesse mondaine dont il dit aussitôt après : "Elle est folie auprès de Dieu." Donc, celui que Dieu fortifie reconnaît être très stupide dans l'opinion des hommes, parce qu'il méprise les biens de ce monde que recherche la sagesse humaine. C'est pourquoi il dit ensuite (v. 2 Vg) : "La sagesse des hommes n'est pas avec moi", et ensuite : "Et je connais la science des saints." Ou bien on peut dire que "la sagesse des hommes" est celle qui s'acquiert par la raison humaine, mais "la sagesse des saints" celle qui vient de l'inspiration divine.
Quant à Amos, ce qu'il nie, c'est d'être prophète de naissance parce qu'il n'appartenait pas à une famille de prophètes, aussi ajoute-t-il : "Ni fils de prophète."
2. Il appartient à une âme vertueuse de tendre à la perfection de la justice. Et c'est pourquoi elle regarde comme une faute non seulement de manquer à la justice commune, ce qui est vraiment une faute, mais aussi de manquer à la perfection de la justice, ce qui n'est pas toujours une faute. Mais il n'appelle pas une faute ce qu'il ne reconnaît pas en être une, car cela serait une ironie mensongère.
3. Personne ne doit faire un péché pour en éviter un autre. On ne doit donc aucunement mentir pour éviter l'orgueil. Saint Augustin dit." Il ne faut pas craindre l'orgueil au point de manquer à la vérité." Et saint Grégoire : "Imprudents sont les humbles qui se prennent au lacet du mensonge."