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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 5 — Les espèces de la colère

Objections :

1. Il semble que les espèces de colère ne sont pas bien définies par Aristote lorsqu'il dit que, parmi ceux qui se mettent en colère, il y en a qui sont "emportés", d'autres "rancuniers", d'autres "insociables" ou "implacables". D'après lui les "rancuniers" sont ceux "dont la colère est difficile à apaiser et dure longtemps". Mais cela semble se rapporter à des circonstances de temps. Il semble donc que, selon d'autres circonstances, on pourrait aussi concevoir d'autres espèces de colère.

2. Les "insociables", ou "implacables", sont présentés par lui comme ceux "dont la colère ne se dissipe pas sans sévices ou punition". Mais cela appartient aussi à l'inflexibilité de la colère. Il semble donc que les "insociables" soient identiques aux "rancuniers".

3. En saint Matthieu (5, 22) le Seigneur indique trois degrés de colère, lorsqu'il dit : "Quiconque se fâche contre son frère", puis : "Celui qui dit à son frère : crétin", enfin : "Celui qui dit à son frère : renégat." Mais ces degrés ne se rapportent pas aux espèces distinguées par Aristote. Les divisions de la colère par celui-ci ne semblent donc pas appropriées.

Cependant :

Saint Grégoire de Nysse dit qu'"il y a trois espèces de colère : la colère fielleuse, la maniaque", qu'on appelle folie, "et la furieuse". Ces trois colères semblent les mêmes que celles indiquées par Aristote. Car la colère fielleuse est "celle qui possède en elle-même son principe et son mouvement", et qu'Aristote attribue aux emportés ; la colère maniaque est "celle qui demeure et qui dure", et qu'Aristote attribue aux rancuniers ; la colère furieuse est "celle qui épie le moment propice au châtiment", et qu'Aristote attribue aux insociables. Saint Jean Damascène adopte la même division. La distinction donnée par Aristote n'est donc pas à rejeter.

Conclusion :

La distinction indiquée peut se rapporter ou bien à la passion de colère ou bien au péché de colère lui-même. Nous avons montré, en traitant des passions, comment cette distinction se rapportait à la passion de colère. C'est surtout de cette façon que l'envisagent saint Grégoire de Nysse et le Damascène. Maintenant il nous faut examiner la distinction de ces espèces selon qu'elles se rapportent au péché de colère, comme fait Aristote.

On peut en effet considérer le désordre de la colère à deux points de vue.

- 1° Au point de vue de l'origine même de la colère. C'est le cas des "emportés", qui se mettent trop vite en colère, et pour une cause légère.

- 2° On peut considérer le désordre de la colère au point de vue de sa durée, en ce qu'elle persiste trop longtemps. Ce qui peut se produire de deux façons. D'abord, parce que le motif de la colère, l'injure reçue, demeure trop longtemps en mémoire : il s'ensuit que l'homme en conçoit une tristesse durable ; aussi est-on lourd et amer à soi-même. Ensuite, cela se produit en raison de la vengeance elle-même, que l'on recherche avec obstination. C'est le fait des insociables ou des implacables, qui n'abandonnent pas la colère jusqu'à ce qu'ils aient puni.

Solutions :

1. Dans les espèces indiquées ce n'est pas principalement le temps que l'on considère, mais la facilité de l'homme à la colère ou son obstination dans la colère.

2. Les rancuniers et les implacables ont les uns et les autres une colère qui dure, mais pour un motif différent. Car les rancuniers ont une colère permanente à cause de la persistance de la tristesse qu'ils tiennent enfermée en eux-mêmes ; et comme ils ne se répandent pas en signes extérieurs de colère, ils ne peuvent être apaisés par les autres ; ils ne s'écartent pas non plus par eux-mêmes de la colère, à moins qu'avec le temps la tristesse ne s'efface, et qu'ainsi cesse la colère. - Mais chez les implacables la colère est durable à cause de leur violent désir de vengeance. Et c'est pourquoi elle ne s'élimine pas avec le temps, et seule la punition l'apaise.

3. Les degrés de colère indiqués par le Seigneur n'appartiennent pas aux diverses espèces de colère, mais se prennent selon le processus de l'acte humain. En eux il y a d'abord quelque chose qui prend naissance dans le coeur. A ce propos le Seigneur dit : "Quiconque se fâche contre son frère." Puis, c'est quand la colère se manifeste au-dehors par quelques signes extérieurs, même avant de s'exprimer dans l'effet. A ce propos le Seigneur dit : "Celui qui dit à son frère : "crétin"", ce qui est l'exclamation d'un homme en colère. Le troisième degré est atteint quand le péché, conçu intérieurement, est parvenu à son effet. Or l'effet de la colère est le dommage causé à autrui dans un but de vengeance. Mais le moindre des dommages est celui qui se fait par la parole seule. C'est pourquoi le Seigneur dit à ce propos : "Celui qui dit à son frère : renégat." Ainsi l'on voit que le deuxième degré ajoute au premier, et le troisième aux deux autres. Donc, si le premier est un péché mortel, dans le cas dont parle le Seigneur, à plus forte raison les deux autres. C'est pourquoi pour chacun d'eux sont assignés des degrés de condamnation correspondants. Pour le premier est assigné le "jugement", qui est ce qu'il y a de moindre, car, dit saint Augustin : "dans le jugement il y a encore place pour la défense". Pour le second est assignée la "délibération", au cours de laquelle "les juges discutent entre eux de la peine qu'il faut infliger". Pour le troisième est assignée la "géhenne du feu", qui est la "condamnation".