Article 2 — Que désirait l'homme en péchant ?
Objections :
1. Il semble que l'orgueil du premier homme n'a pas consisté à désirer la ressemblance avec Dieu. En effet, personne ne pèche en désirant ce qui lui convient selon sa nature. Or la ressemblance de Dieu convient à l'homme selon sa nature, puisqu'on lit dans la Genèse (1, 26) : "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance." L'homme ne pécha donc pas en désirant la ressemblance avec Dieu.
2. Il semble que l'homme a désiré la ressemblance avec Dieu afin de posséder la science du bien et du mal. C'est en effet ce qui lui était suggéré par le serpent : "Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal." Or le désir de la science est naturel à l'homme, comme dit Aristote : "Tous les hommes désirent naturellement savoir." L'homme n'a donc pas péché en désirant la ressemblance avec Dieu.
3. Aucun sage ne choisit ce qui lui est impossible. Or le premier homme était doté de sagesse, d'après l'Ecclésiastique (17, 7) : "Dieu les remplit de science et d'intelligence." Comme tout péché consiste en un désir délibéré, qui est un choix, il semble donc que le premier homme n'a pas péché en désirant quelque chose d'impossible.
Or il est impossible que l'homme soit semblable à Dieu, comme le montre cette parole de l'Exode (15, 11) : "Qui est semblable à toi parmi les dieux, Seigneur ?" Le premier homme n'a donc pas péché en désirant ressembler à Dieu.
Cependant :
Commentant cette parole du Psaume (69, 5) : "Ce que je n'ai pas pris, il me faut le rendre", saint Augustin dit : "Adam et Ève voulurent ravir la divinité, et perdirent la félicité."
Conclusion :
Il y a deux ressemblances. L'une, d'égalité absolue. Nos premiers parents n'ont pas désiré cette ressemblance, car une telle ressemblance avec Dieu ne peut être envisagée, surtout par le sage. Mais il y a une autre ressemblance d'imitation, que la créature peut avoir avec Dieu, en tant qu'elle participe quelque peu, selon sa propre mesure, de la ressemblance avec Dieu. Car Denys a dit : "Les mêmes choses, par rapport à Dieu, sont à la fois semblables et dissemblables ; semblables parce que l'effet ressemble à sa cause autant qu'il peut ; dissemblables parce que l'effet est toujours inférieur à sa cause." Or tout bien existant dans la créature est une similitude participée du bien premier. C'est pourquoi, en désirant un bien spirituel dépassant sa mesure, nous l'avons dit à l’article précédent, l'homme désire la ressemblance divine de façon désordonnée.
Il faut cependant remarquer que le désir se porte à proprement parler sur une chose que l'on n'a pas. Or le bien spirituel, par lequel la créature raisonnable participe de la ressemblance divine, peut s'entendre de trois façons.
- 1° Selon l'être de la nature. Une telle ressemblance a été imprimée en l'homme au principe même de la création, et la Genèse dit que "Dieu fit l'homme à son image et à sa ressemblance" ; et en l'ange, ce que dit Ézéchiel (28, 12) : "Toi, un modèle de ressemblance."
- 2° Selon la connaissance. L'ange, au moment de sa création, a reçu aussi cette ressemblance. C'est pourquoi, après avoir dit : "Toi, un modèle de ressemblance", Ézéchiel ajoute aussitôt : "rempli de sagesse". Le premier homme, lui, au moment de sa création, n'avait pas encore reçu cette ressemblance en acte, mais seulement en puissance.
- 3° Selon le pouvoir d'agir. Ni l'ange ni l'homme n'avaient encore obtenu cette ressemblance en acte au principe même de la création, car il restait à l'un et à l'autre quelque chose à faire pour parvenir à la béatitude.
Ainsi donc, puisque l'un et l'autre, le diable et le premier homme, ont désiré de façon désordonnée la ressemblance avec Dieu, ce n'est pas en désirant la ressemblance de nature qu'ils ont péché. Mais le premier homme a péché principalement en désirant la ressemblance avec Dieu quant à la "science du bien et du mal", comme le serpent le lui suggéra : il voulait, par la vertu de sa propre nature, se fixer à lui-même ce qu'il était bon et ce qu'il était mauvais de faire ; ou bien encore prévoir par lui-même ce qui allait arriver de bien ou de mauvais. Il a péché aussi secondairement en désirant la ressemblance avec Dieu quant à son propre pouvoir d'action, afin d'agir par la vertu de sa propre nature pour acquérir la béatitude Aussi saint Augustin dit-il : "L'amour de son propre pouvoir se grava dans l'esprit de la femme." Quant au diable, il a péché en désirant la ressemblance de Dieu quant au pouvoir. C'est pourquoi saint Augustin dit qu'"il a voulu jouir de sa propre puissance plus que de celle de Dieu". Pourtant, l'un et l'autre ont désiré à un certain point de vue s'égaler à Dieu, puisqu'ils ont voulu l'un et l'autre s'appuyer sur eux-mêmes, en méprisant l'ordre de la règle divine.
Solutions :
1. Cet argument procède de la ressemblance de nature : ce n'est pas à cause du désir de cette ressemblance que l'homme a péché, on vient de le dire.
2. Désirer la ressemblance avec Dieu quant à la science, sans plus, n'est pas un péché. Mais désirer cette ressemblance de manière désordonnée, c'est-à-dire en dépassant la mesure, est un péché. Commentant ce passage du Psaume (71, 19) : "Dieu, qui sera semblable à toi ?" Saint Augustin dit : "Celui qui veut être Dieu par lui-même a un désir pervers d'être semblable à Dieu ; comme le diable, qui refusa de lui être soumis ; et comme l'homme, qui refusa, comme serviteur, d'observer les commandements."
3. Cet argument procède de la ressemblance d'égalité.