Article 1 — Le premier péché de l'homme fut-il de l'orgueil ?
Objections :
1. Non, semble-t-il. Saint Paul dit (Rm 5, 19) : "Par la désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse." Or le péché du premier homme fut le péché originel par quoi tous furent constitués pécheurs. La désobéissance fut donc le péché du premier homme, et non l'orgueil.
2. Commentant saint Luc, saint Ambroise dit que le diable tenta le Christ selon le même ordre qui fit tomber le premier homme. Or le Christ fut d'abord tenté de gourmandise, comme on le voit dans saint Matthieu (4, 3) : "Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres se changent en pains." Le premier péché du premier homme ne fut donc pas l'orgueil, mais la gourmandise.
3. L'homme a péché sur la suggestion du diable. Mais le diable, induisant l'homme en tentation, lui a promis la science, comme on le voit dans la Genèse : "Ils deviendraient pareils à des dieux ; comme si lui, qui les avait faits hommes, était jaloux de la divinité." Or croire cela relève du manque de foi. Le premier péché de l'homme fut donc un péché d'infidélité, et non un péché d'orgueil.
Cependant :
Il y a les paroles de l'Ecclésiastique (10, 15 Vg) : "Au principe de tout péché, il y a l'orgueil." Or le péché du premier homme est le principe de tout péché, d'après saint Paul (Rm 5, 12) : "Par un seul homme le péché est entré dans le monde." Le premier péché de l'homme fut donc l'orgueil.
Conclusion :
A un même péché peuvent concourir plusieurs mouvements, parmi lesquels celui en qui le désordre se trouve d'abord est à considérer comme le premier péché. Or il est clair que le désordre se trouve d'abord dans le mouvement intérieur de l'âme, avant de se trouver dans le mouvement extérieur du corps. En effet, dit saint Augustin : "la sainteté du corps ne se perd pas, si la sainteté de l'âme demeure". Mais, parmi les mouvements intérieurs, le désir de la fin se produit avant le désir de ce qui est recherché en vue de la fin. C'est pourquoi le premier péché de l'homme fut là où put se trouver le premier désir d'une fin désordonnée. Or, l'homme se trouvait constitué dans l'état d'innocence de telle manière qu'aucune rébellion ne pouvait avoir lieu de la chair contre l'esprit. Aussi le premier désordre de l'appétit humain ne put-il provenir de ce qu'il aurait désiré quelque bien sensible auquel aurait tendu la convoitise de la chair hors de l'ordre de la raison. Il reste donc que le premier désordre de l'appétit humain est venu de ce qu'il a désiré de façon désordonnée un bien spirituel. Mais il n'aurait pas eu un désir désordonné s'il avait désiré ce bien selon la mesure à lui prescrite par la règle divine. Il en résulte donc que le premier péché de l'homme résida en ce qu'il désira un bien spirituel au-delà de la mesure convenable. Ce qui relève de l'orgueil. Il est donc évident que le péché du premier homme fut un péché d'orgueil.
Solutions :
1. La désobéissance de l'homme au précepte divin ne fut pas voulue pour elle-même, car cela ne pouvait se produire à moins de présupposer un désordre de la volonté. Il reste donc qu'elle a été voulue en vue d'autre chose. Or la première chose que l'homme a voulue de façon désordonnée fut sa propre supériorité. La désobéissance fut donc une conséquence de l'orgueil. C'est ce qui fait dire à saint Augustin que "l'homme, enflé d'orgueil et obéissant aux suggestions du serpent, méprisa les ordres de Dieu".
2. La gourmandise eut aussi sa part dans le péché de nos premiers parents. On lit en effet dans la Genèse : "La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir... Elle prit de son fruit et mangea." Cependant ce ne fut pas la bonté de la nourriture, ni sa beauté, qui fut le premier motif pour pécher, mais plutôt l'invitation du serpent, qui avait dit : "Vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux." En cédant à ce désir, la femme a commis un péché d'orgueil. C'est pourquoi le péché de gourmandise a découlé du péché d'orgueil.
3. Le désir de la science fut causé, chez nos premiers parents, par le désir désordonné de leur supériorité. C'est pourquoi dans les paroles du serpent il y a d'abord : "Vous serez comme des dieux", et ensuite : "connaissant le bien et le mal."
4. Comme dit saint Augustin : "La femme n'aurait pas ajouté foi aux paroles du serpent, elle n'aurait pas cru que Dieu leur eût défendu une chose bonne et utile, s'il n'y avait déjà eu dans son esprit l'amour de sa propre puissance, et une certaine présomption orgueilleuse." Cela ne veut pas dire que l'orgueil précéda l'invitation du serpent, mais qu'aussitôt après cette invitation, la prétention envahit son esprit, et il résulta qu'elle crut vrai ce que lui disait le démon.