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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 4 — Le péché par défaut de jeu

Objections :

1. Il semble que le défaut de jeu ne comporte aucun péché. Car aucun péché n'est prescrit au pénitent. Or saint Augustin, à propos du pénitent, parle ainsi : "Qu'il s'abstienne des jeux et des spectacles, celui qui veut obtenir une grâce parfaite de pardon." Il n'y a donc pas de péché dans l'absence de jeu.

2. Aucun péché ne trouve place dans l'éloge des saints. Or certains sont loués pour s'être abstenus du jeu. Jérémie dit en effet (15, 17) : "jamais je ne me suis assis dans une assemblée de rieurs." Et Tobie (3, 17 Vg) : "jamais je ne me suis mêlé aux joueurs ; et je n'ai pas fréquenté ceux qui ont une conduite légère." Il ne peut donc y avoir de péché dans l'absence de jeu.

3. Andronicus dit que l'"austérité", qu'il range au nombre des vertus, est "un habitus selon lequel on n'apporte pas aux autres les plaisirs de la conversation, et on ne les reçoit pas des autres". Or cela se rapporte à un refus du jeu. L'abstention de jeu appartient donc davantage à la vertu qu'au vice.

Cependant :

Aristote, déclare que le défaut de jeu est un vice.

Conclusion :

Tout ce qui, dans les actions humaines s'oppose à la raison est vicieux. Or il est contraire à la raison d'être un poids pour les autres, lorsque par exemple on n'offre rien de plaisant, et qu'on empêche aussi les autres de se réjouir. C'est pourquoi Sénèque dit : "Conduis-toi sagement de façon que personne ne te tienne pour désagréable, ni ne te méprise comme vulgaire." Or ceux qui refusent le jeu "ne disent jamais de drôleries et rebutent ceux qui en disent", parce qu'ils n'acceptent pas les jeux modérés des autres. C'est pourquoi ceux-là sont vicieux, et on les appelle "pénibles et mal élevés", avec Aristote.

Mais, parce que le jeu est utile en vue du plaisir et du repos, comme aussi le plaisir et le repos ne sont pas recherchés dans la vie humaine pour eux-mêmes mais au service de l'activité, d'après Aristote, il en résulte que le défaut de jeu est moins vicieux que l'excès de jeu. C'est pourquoi Aristote dit qu'"en vue du plaisir il faut avoir peu d'amis", car il suffit de peu de plaisir pour vivre, à la manière d'un condiment, de même qu'il suffit de peu de sel pour la nourriture.

Solutions :

1. Aux pénitents on prescrit de pleurer leurs péchés ; c'est pourquoi le jeu leur est interdit. Ce n'est pas là un vice par défaut, car il est conforme à la raison que pour eux le jeu soit diminué.

2. Jérémie parle là en accord avec un temps dont la situation réclamait plutôt des larmes. C'est pourquoi il ajoute : "je m'asseyais solitaire, car tu m'avais rempli d'amertume." En revanche, ce qui est dit dans le livre de Tobie se rapporte à un excès de jeu. On le voit par ce qui suit : "...et je n'ai pas fréquenté ceux qui ont une conduite légère."

3. "L'austérité", selon qu'elle est une vertu, n'exclut pas tous les plaisirs, mais seulement les plaisirs excessifs et désordonnés. C'est pourquoi elle semble se rattacher à l'"affabilité", qu'Aristote appelle "amitié" ou à "l'eutrapélie" ou "enjouement". Cependant Andronicus la nomme et la définit de cette façon à cause de son rapport avec la tempérance, qui réprime les plaisirs.