Article 1 — Dans les mouvements extérieurs du corps peut-il y avoir vertu et vice ?
Objections :
1. Il ne semble pas. En effet, toute vertu est un ornement spirituel de l'âme. Comme dit le Psaume (45, 14) : "Toute la gloire de la fille du roi est à l'intérieur" ; et la Glose ajoute :"... c'est-à-dire dans la conscience." Or les mouvements corporels ne sont pas à l'intérieur, mais à l'extérieur. Il ne peut donc y avoir de vertu à leur sujet.
2. "Les vertus ne sont pas données par la nature", comme le montre Aristote. Or les mouvements corporels extérieurs sont donnés aux hommes par la nature : selon la nature certains ont des mouvements rapides et certains des mouvements lents, et il en est de même des autres différences concernant les mouvements extérieurs. On n'observe donc pas de vertu dans ces mouvements.
3. Toute vertu morale concerne les actions qui sont relatives à autrui, comme la justice, ou concerne les passions, comme la tempérance et la force. Or les mouvements extérieurs du corps ne se rapportent pas à autrui ; ils ne sont pas non plus des passions. Il n'y a donc pas de vertu les concernant.
4. En toute oeuvre de vertu il faut une application studieuse, on l'a dit plus haut. Or s'appliquer à harmoniser ses mouvements extérieurs est un souci répréhensible ; Saint Ambroise dit en effet : "Il y a une démarche digne d'approbation, celle qui dénote l'autorité, la gravité, la tranquillité, mais qui n'a cependant rien d'étudié, ni d'affecté, où le mouvement est pur et simple." Il semble donc qu'il n'y ait pas une vertu dans l'harmonie des mouvements extérieurs.
Cependant :
L’idéal de la dignité se rattache à la vertu. Or l'harmonie des mouvements extérieurs contribue à l'idéal de la dignité ; Saint Ambroise dit en effet : "Je n'approuve pas que le son de la voix ou les gestes du corps soient mous et languissants, et pas davantage qu'ils soient grossiers et lourds. Imitons la nature : son image est une règle de conduite, elle est l'idéal de la dignité." Il y a donc une vertu concernant l'harmonie des mouvements extérieurs.
Conclusion :
La vertu morale consiste à ordonner par la raison tout ce qui est humain. Or il est clair que les mouvements extérieurs de l'homme doivent être ordonnés par la raison, car les membres extérieurs se meuvent au commandement de la raison. Il est donc évident qu'il existe une vertu morale dans l'ordonnance de ces mouvements.
Celle-ci s'envisage à deux points de vue : d'une part, selon leur convenance à la personne qui en est le sujet ; d'autre part, selon leur convenance aux autres personnes, aux affaires ou aux lieux. C'est pourquoi saint Ambroise dit : "C'est s'appliquer à vivre en beauté que de respecter ce qui convient à chaque sexe et à chaque personne", et cela se rapporte au premier point. Quant au second, saint Ambroise ajoute : "Voilà le meilleur ordre des mouvements ; voilà l'ornement adapté à toute action."
C'est pourquoi, en ce qui concerne les mouvements extérieurs de ce genre, Andronicus distingue deux choses : "la bonne tenue", qui se rapporte à ce qui convient à la personne elle-même, et qui se définit "la science de la bienséance dans les gestes et le maintien", et "la bonne ordonnance", qui se rapporte aux diverses affaires et à leurs circonstances, et qui se définit "la pratique du discernement", c'est-à-dire du bien-faire diversifié selon les actions.
Solutions :
1. Les mouvements extérieurs sont des signes de la disposition intérieure, dit l'Ecclésiastique (19, 30) : "Le vêtement d'un homme, le rire de ses lèvres et sa démarche révèlent ce qu'il est." Et saint Ambroise dit que "la disposition de l'esprit se voit dans l'attitude du corps" et que "le mouvement du corps est comme l'expression de l'âme".
2. Bien que ce soit par une disposition naturelle que l'homme ait une aptitude à telle ou telle ordonnance des mouvements extérieurs, il lui est possible cependant de suppléer à ce qui manque à la nature par un effort de la raison. C'est pourquoi saint Ambroise dit : "La nature donne une forme au mouvement, mais l'effort, s'il y a quelque vice dans la nature, y remédie."
3. Comme on l'a dit, les mouvements extérieurs sont des signes de la disposition intérieure, qui dépend principalement des passions de l'âme. Et c'est pourquoi la modération des mouvements extérieurs requiert la modération des passions intérieures. Ainsi saint Ambroise dit-il que, par les mouvements extérieurs, "l'homme révèle le secret de son coeur, léger, vaniteux, agité, ou au contraire, pondéré, constant, pur et parvenu à maturité".
C'est aussi aux mouvements extérieurs que les autres hommes nous jugent. Comme dit l'Ecclésiastique (19, 29) : "A son air on connaît un homme, à son visage on connaît l'homme de sens." Et c'est pourquoi la modération des mouvements extérieurs s'adresse d'une certaine manière aux autres. Comme le dit saint Augustin : "Que rien dans vos mouvements n'offense les regards de personne, mais convienne à votre sainteté."
C'est pourquoi la modération des mouvements extérieurs peut se ramener à deux vertus que signale Aristote. En effet, en tant que par les mouvements extérieurs nous nous trouvons en rapport avec les autres, la modération de ces mouvements appartient à l'amitié ou affabilité, qui exprime en paroles et en actes la part que l'on prend aux joies et aux tristesses de ceux avec qui l'on vit. En tant que les mouvements extérieurs sont le signe de la disposition intérieure, la modération de ces mouvements appartient à la vertu de vérité, par laquelle on se montre dans ses paroles et ses actes tel que l’on est intérieurement.
4. L’application à harmoniser ses mouvements extérieurs est blâmable lorsqu’on y commet un certain mensonge, en sorte que, en sorte qu’ils ne correspondent pas à la disposition intérieure. On doit cependant user d’une telle application pour corriger ce qu’il y a de désordonné en eux. C’est pourquoi saint Ambroise dit : "Qu’on n’emploie pas d’artifice, mais qu’on ne néglige pas de se corriger."