Article 1 — Peut-il y avoir vertu et vice dans la tenue extérieure ?
Objections :
1. Il semble que non. En effet, la tenue extérieure ne nous est pas dictée par la nature. C'est pourquoi elle varie selon les temps et les lieux. Aussi saint Augustin écrit-il que "chez les Romains de l'antiquité, il était déshonorant de porter de longues tuniques à manches ; aujourd'hui, au contraire, il serait déshonorant aux hommes bien nés de ne pas en porter." Or, dit Aristote : "il y a en nous une aptitude naturelle à la vertu". A ce sujet il n'y a donc pas de vertu ni de vice.
2. S'il y avait, dans la manière de se vêtir, une vertu et un vice, il faudrait en ce domaine, que l'excès fût un vice, et que le défaut lui aussi fût un vice. Or l'excès dans l'habillement extérieur ne semble pas vicieux, puisque même les prêtres et les ministres de l'autel se servent, pour leur ministère sacré, des vêtements les plus précieux. De même le défaut en cette matière ne semble pas vicieux lui non plus car l'épître aux Hébreux (11, 37) dit de certains pour leur éloge : "Ils sont allés çà et là sous des peaux de moutons et des toisons de chèvres." Il semble donc qu'il n'y ait pas de vertu et de vice en matière d'habillement.
3. Une vertu est théologale, ou morale, ou intellectuelle. Or en matière d'habillement il ne s'agit pas d'une vertu intellectuelle, qui rend parfait dans la connaissance de la vérité. De même il n'y a pas là une vertu théologale, qui a Dieu pour objet. Enfin, il n'y a pas là non plus une des vertus morales dont parle Aristote. Il semble donc qu'en ce qui concerne la toilette il ne puisse y avoir de vertu et de vice.
Cependant :
La dignité appartient à la vertu. Or la tenue extérieure révèle notre dignité. Car saint Ambroise écrit : "Que l'ornement du corps ne soit pas affecté, mais naturel ; simple, négligé plutôt que recherché ; qu'on ne se serve pas de vêtements précieux et éclatants, mais ordinaires, afin que rien ne manque de ce qui est honorable et nécessaire, mais que rien ne vise à l'éclat." Il peut donc y avoir une vertu et un vice dans l'habillement extérieur.
Conclusion :
Ce n'est pas dans les réalités extérieures que l'homme emploie, qu'il y a du vice, mais chez l'homme qui les emploie d'une façon mal réglée. Ce manque de mesure peut exister de deux façons : d'une première façon, par rapport aux coutumes des hommes avec qui l'on vit. C'est pourquoi saint Augustin a pu dire : "On doit éviter le scandale qui brave les coutumes humaines en ne respectant pas leur diversité. Il ne faut pas que la convention confirmée dans une cité ou chez un peuple par la coutume ou la loi soit violée par le caprice d'un concitoyen ou d'un étranger. Toute partie qui ne s'harmonise pas au tout est difforme."
D'une autre façon, il peut y avoir un manque de mesure dans l'usage de telles choses à cause de l'attachement désordonné de celui qui s'en sert, ce qui arrive parfois quand l'homme les utilise de façon trop sensuelle, qu'il se conforme ou non aux usages de ses concitoyens. C'est pourquoi saint Augustin a dit : "Dans l'usage des choses il faut éviter la passion désordonnée : non seulement celle-ci abuse frauduleusement de la coutume de ceux avec qui l'on vit, mais encore bien souvent, dépassant les bornes, elle manifeste, par des éclats très scandaleux, la laideur qu'elle cachait sous le couvert des moeurs publiques."
Or il arrive que ce désordre de la passion se manifeste de trois manières en ce qui concerne l'excès.
1° Lorsque l'on recherche la célébrité par un raffinement superflu des vêtements dans la mesure où ceux-ci illustrent ceux qui les portent. C'est pourquoi saint Grégoire dit : "Certains pensent que le goût des vêtements fins et précieux n'est pas un péché. Mais si ce n'était pas une faute, jamais la parole de Dieu n'aurait dit avec tant de précision que le riche, tourmenté en enfer, avait été revêtu de fin lin et de pourpre. Non, nul ne recherche les vêtements précieux (c'est-à-dire qui dépassent sa condition) si ce n'est par vaine gloire."
2° Lorsque, dans la recherche excessive de beaux vêtements, on recherche un plaisir raffiné, du fait que le vêtement est conçu pour flatter le corps.
3° Lorsque l'on a un souci excessif du beau vêtement, même si l'on ne se propose pas une fin mauvaise.
A ce triple désordre Andronicus oppose trois vertus ayant pour matière la toilette extérieure : "l'humilité", qui exclut la recherche de vaine gloire. C'est pourquoi il dit : - "L'humilité est un habitus qui ne commet pas d'excès dans les dépenses et les apprêts." - "Le contentement de peu", qui exclut la recherche des plaisirs délicats. C'est pourquoi il dit que "le contentement de peu est un habitus qui se contente du nécessaire et détermine ce qui suffit à la vie", conformément à ce que dit saint Paul (1 Tm 6, 8) : "Lorsque nous avons nourriture et vêtement, sachons être satisfaits." - "La simplicité", enfin, qui exclut la recherche excessive à ce sujet. C'est pourquoi Andronicus dit que "la simplicité est un habitus qui se satisfait de ce qui arrive".
Du côté du péché par défaut, il peut aussi y avoir deux dérèglements dans notre disposition intérieure. Le premier par la négligence de l'homme qui ne prend ni souci ni peine pour être habillé comme il faut. C'est pourquoi Aristote appelle efféminé "celui qui laisse trainer son manteau, pour s'éviter la fatigue de le soulever". - Un autre désordre se remarque chez ceux qui font servir à leur gloire ce manque de tenue extérieure. C'est pourquoi saint Augustin dit "qu'il peut y avoir de la vanité non seulement dans l'éclat et le luxe de ce qui tient au corps, mais aussi dans la tenue négligée et triste. Cette vanité est d'autant plus dangereuse qu'elle cherche à tromper sous le prétexte de servir Dieu". Aristote dit aussi : "L'excès et le défaut poussés à l'extrême relèvent de la prétention."
Solutions :
1. Bien que le vêtement extérieur ne soit pas en lui-même donné par la nature, il appartient néanmoins à la raison naturelle de régler ce vêtement extérieur. Aussi sommes-nous "disposés de naissance à recevoir cette vertu" qui met de l'ordre dans le vêtement extérieur.
2. Les personnes constituées en dignité ou encore les ministres de l'autel mettent des habits précieux, non pour leur propre gloire, mais pour signifier l'excellence de leur fonction ou du culte divin. C'est pourquoi ce n'est pas un vice chez eux. C'est ce qui permet à saint Augustin de dire : "Celui qui, dans l'usage des choses extérieures, dépasse les bornes fixées par la coutume des gens de bien avec lesquels il vit, le fait ou bien pour signifier quelque chose, ou bien pour choquer", puisqu'il les utilise alors en vue de plaisirs raffinés ou par ostentation.
Dans le défaut en matière d'habillement il arrive également qu'il y ait péché ; cependant, celui qui se sert de vêtements plus vils que les autres ne pèche pas toujours. En effet, si l'on agit ainsi par vanité ou orgueil, pour se faire valoir plus que les autres, c'est un vice de superstition. Au contraire, si l'on agit ainsi pour macérer la chair ou humilier l'esprit, cela se rapporte à la vertu de tempérance. C'est pourquoi saint Augustin dit : "Quiconque use des biens passagers plus sobrement que ne le demandent les moeurs de ceux au milieu desquels il vit est ou bien tempérant ou bien superstitieux." Se servir de vêtements vils convient tout spécialement à ceux qui exhortent les autres à la pénitence par l'exemple et la parole, comme le firent les prophètes dont parle ici saint Paul. C'est pourquoi, commentant saint Matthieu (3, 4), la Glose ajoute : "Celui qui prêche la pénitence présente un habit de pénitence."
3. L'habillement extérieur est un certain indice de la condition humaine. C'est pourquoi l'excès, le défaut et le juste milieu en cette matière peuvent se ramener à la vertu de "vérité" à laquelle Aristote assigne pour matière les faits et les paroles qui révèlent plus ou moins la condition d'un homme.