Article 2 — Les préceptes concernant les parties de la tempérance
Objections :
1. Il semble que les préceptes portant sur les vertus annexes de la tempérance soient mal présentés dans la loi divine. En effet, les préceptes du décalogue sont, on l'a vu, comme les principes universels de toute la loi divine. Or "l'orgueil est le principe de tous les vices", écrit l'Ecclésiastique (10, 13 Vg). Parmi les préceptes du décalogue il aurait donc fallu placer l'interdiction de l'orgueil.
2. Dans le décalogue doivent surtout figurer les préceptes par lesquels les hommes sont le plus inclinés à l'accomplissement de la loi, car ceux-ci paraissent être les principaux. Or, c'est par l'humilité surtout qui soumet l'homme à Dieu, que l'on est disposé à observer la loi divine. Aussi l'obéissance est-elle comptée parmi les degrés d'humilité, on l'a dit plus haut. Il semble qu'on doive en dire autant de la douceur, qui permet à l'homme "de ne pas s'opposer à la divine Écriture", selon saint Augustin. Il semble donc que des préceptes concernant l'humilité et la douceur auraient dû trouver place dans le décalogue.
3. L'adultère est interdit dans le décalogue parce qu'il est contraire à l'amour du prochain. Mais le désordre dans les mouvements extérieurs, qui est contraire à la modestie, s'oppose également à l'amour du prochain. C'est pourquoi saint Augustin a dit : "Que rien dans tous vos mouvements n'offense les regards de personne." Il semble donc que ce désordre aurait dû aussi être interdit par un précepte du décalogue.
Cependant :
L’autorité de l'Écriture suffit.
Réponse : Les vertus annexes de la tempérance peuvent être considérées de deux façons : d'une part, en elles-mêmes elles n'ont pas une relation directe à l'amour de Dieu et du prochain, mais elles se rapportent plutôt à une certaine modération de ce qui concerne l'homme lui-même. Mais considérées dans leurs effets, elles peuvent être en rapport avec l'amour de Dieu et du prochain. Aussi y a-t-il dans le décalogue des préceptes visant à empêcher les effets des vices opposés aux parties de la tempérance. Ainsi par la colère, qui s'oppose à la douceur, on est parfois conduit à l'homicide qui est interdit dans le décalogue, ou à refuser l'honneur dû aux parents. Mais cela peut aussi provenir de l'orgueil, par lequel beaucoup transgressent aussi les préceptes de la première table du décalogue.
Solutions :
1. L'orgueil est à l'origine du péché, mais il est caché dans le coeur ; son désordre n'est d'ailleurs pas évalué de la même manière par tous. C'est pourquoi son interdiction ne devait pas figurer parmi les préceptes du décalogue, qui sont des principes premiers évidents par eux-mêmes.
2. Les préceptes qui conduisent directement à observer la loi, présupposent déjà la loi. C'est pourquoi ils ne peuvent être les premiers préceptes de la loi, pour figurer au décalogue.
3. Le désordre des mouvements extérieurs ne constitue pas une offense au prochain, selon la nature même de leur acte, comme l'homicide, l'adultère et le vol, qui sont interdits dans le décalogue, mais seulement selon qu'ils sont des signes du désordre intérieur, nous l'avons dit tout à l'heure.
Après avoir étudié en détail les vertus et les vices qui appartiennent à la condition et à l'état de tout homme, il reste à étudier ce qui concerne spécialement certaines catégories de personnes.
Or sous le rapport des habitus et des actes de l'âme raisonnable, on trouve chez les hommes une triple différence :
- 1° La diversité des charismes : "A l'un, écrit saint Paul (1 Co 12, 4), l'esprit octroie une parole de sagesse, à l'autre une parole de science" etc.
- 2° La diversité des formes de vie : la vie active ou la vie contemplative (Question 179) qui se distinguent par leurs opérations, ainsi que le dit encore saint Paul (1 Co 12, 6). Autre, en effet, est le genre d'occupations de Marthe, "qui s'inquiétait et s'empressait aux soins du service" : c'est la vie active ; autre la manière de vivre de Marie, qui "s'était assise aux pieds du Seigneur et écoutait ses paroles" (Lc 10, 39) : c'est la vie contemplative.
- 3° La diversité des fonctions et des états. Saint Paul écrit aux Éphésiens (4, 11) : "Dieu a établi les uns apôtres, d'autres prophètes, d'autres évangélistes, d'autres pasteurs et docteurs." Ce sont là les divers ministères dont parle l'Apôtre dans sa première épître aux Corinthiens (12, 5) en disant "Il y a diversité de ministères."
Les charismes forment l'objet de notre présent propos. A ce sujet, il faut remarquer que, parmi les dons gratuits, certains ressortissent à la connaissance, d'autres au discours (Questions 176-177), et d'autres à l'action.
Tous les dons qui sont relatifs à la connaissance peuvent être compris sous le nom de "prophéties." Car la révélation prophétique s'étend non seulement aux événements humains futurs, mais encore aux réalités divines, tant aux vérités qui sont proposées à la croyance de tous et qui sont du domaine de la foi, qu'aux plus hauts mystères qui sont l'apanage des plus parfaits et se rapportent à la sagesse. La révélation prophétique a aussi pour objet les substances spirituelles par lesquelles nous sommes poussés au bien ou au mal ; c'est le don du "discernement des esprits". La révélation prophétique s'étend encore à la direction des actes humains : c'est le don de science, on le verra plus loin (Question 177).
Nous étudierons donc tout d'abord la prophétie (Questions 171-174), et le ravissement (Question 175) qui est un degré spécial de la prophétie.
Au sujet de la prophétie quatre points retiendront notre attention.
- 1° Son essence (Question 171). - 2° Sa cause (Question 172).
- 3° Le mode de la connaissance prophétique (Question 173).
- 4° Les diverses espèces de la prophétie (Question 174).