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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 1 — La prophétie appartient-elle à l'ordre de la connaissance ?

Objections :

1. Non, semble-t-il. On lit, en effet dans l'Ecclésiastique (48, 13) que "le corps d'Élisée après sa mort, prophétisa" ; et plus loin (49, 18 Vg) on nous rapporte le même fait au sujet des ossements de Joseph. Or, après la mort, il ne demeure, dans le corps ou dans les ossements, aucune possibilité de connaissance.

2. Ainsi que l'écrit saint Paul (1 Co 14, 3) : "Celui qui prophétise parle aux hommes pour les édifier." La prophétie est donc bien plutôt un discours qu'une connaissance.

3. Toute perfection relative à la connaissance exclut la sottise et l'insanité. Cependant, celles-ci peuvent se rencontrer avec la prophétie. Osée s'écrie en effet (9, 7) : "Apprends, Israël, que le prophète est fou et délire." La prophétie n'est donc pas une perfection qui relève de la connaissance.

4. Si la révélation appartient à l'intelligence, l'inspiration semble se rattacher à la volonté ; car elle implique une motion. Or, d'après Cassiodore, la prophétie est "une inspiration ou une révélation". Il semble donc que la prophétie n'appartienne pas plus à l'intelligence qu'à la volonté.

Cependant :

Il est écrit (1 S 9, 9) : "Celui qui aujourd'hui porte le nom de prophète, était autrefois appelé voyant." Or la vision est un acte de connaissance. La prophétie appartient donc à l'ordre de la connaissance.

Conclusion :

La prophétie est premièrement et principalement un acte de connaissance ; en effet les prophètes connaissent les réalités qui échappent à la connaissance ordinaire des hommes. Aussi peut-on dire que le nom de "prophète" est composé de pro, c'est-à-dire "loin" et de phanos qui signifie "apparition", parce que les prophètes voient apparaître ce qui est éloigné. Voilà pourquoi, d'après saint Isidore, "ils étaient nommés voyants dans l'Ancien Testament, car ils voyaient ce qui échappait aux autres, et ils percevaient ce qui était enveloppé de mystères". Dans le paganisme, on les appelait vates à cause de la force de leur esprit (vi mentis).

La prophétie est secondairement un discours. L'Apôtre écrit (1 Co 12, 7) : "La manifestation de l'Esprit est donnée à chacun pour l'utilité commune." Et "en vue de l'édification de l'Église". Ce que les prophètes instruits par Dieu connaissent, ils l'annoncent aux autres afin de les édifier, comme dit Isaïe (21, 10) : "Ce que j'ai entendu du Seigneur des armées, du Dieu d'Israël, je vous l'ai annoncé." A la suite de saint Isidore on peut donc considérer les prophètes comme des "prédisants" parce qu'ils "disent de loin" (porro) c'est-à-dire d'événements éloignés, "et annoncent la vérité sur l'avenir".

La prophétie implique le miracle, qui en est comme la confirmation. En effet, les vérités que Dieu révèle et qui surpassent la connaissance des hommes ne sauraient être confirmées par la raison humaine qu'elles dépassent, mais par l'action de la puissance divine ; comme le remarque saint Marc (16, 20) : "Les Apôtres prêchèrent en tous lieux, le Seigneur les assistant et confirmant leur parole par les miracles qui l'accompagnaient." On lit aussi dans le Deutéronome (34, 10) : "En ce qui concerne les signes et les miracles, il ne s'est plus levé en Israël de prophète semblable à Moïse, que le Seigneur connaissait face à face."

Solutions :

1. L'Ecclésiastique donne le nom de prophétie à ces miracles dans le sens de preuve c'est la troisième signification du mot.

2. Dans le texte allégué, l'Apôtre parle du discours prophétique : c'est le second sens du mot "prophétie".

3. Les prophètes qui sont fous et qui délirent ne sont pas de vrais, mais de faux prophètes." N'écoutez pas la parole des prophètes qui vous enseignent et vous séduisent, dit à leur sujet Jérémie (23, 16). Ils vous annoncent la vision de leur propre coeur et non celle qui vient de la bouche de Dieu." On lit aussi dans Ézéchiel (13, 3) : "Voici ce que dit le Seigneur : malheur aux prophètes insensés qui suivent leur propre esprit et n'ont aucune vision."

4. La prophétie requiert que la portée de l'esprit humain soit accrue afin de percevoir les réalités divines ; c'est ce que veut dire ce texte d'Ézéchiel (2, 1) : "Fils d'homme, tiens-toi debout et je te parlerai." Or cette surélévation de la capacité intellectuelle se fait sous la motion du Saint-Esprit ; aussi Ézéchiel poursuit-il : "L'esprit entra en moi et me fit tenir debout." Lorsque la portée de l'esprit humain est surélevée pour lui faire saisir les réalités supérieures, il perçoit les mystères divins. Voilà pourquoi Ézéchiel ajoute "Et j'ai entendu celui qui me parlait."

Ainsi donc la prophétie exige, d'une part, une inspiration, c'est-à-dire une surélévation de l'esprit : "l'inspiration du Tout-Puissant donne l'intelligence", écrit job (32, 8). D'autre part, elle requiert une révélation, c'est-à-dire une perception des réalités divines ; par là s'achève la prophétie, puisque la révélation fait tomber le voile d'obscurité et d’ignorance suivant le mot de Job (12, 22) : "Dieu révèle les choses cachées au fond des ténèbres."