Article 3 — La vie contemplative comporte-t-elle des actes divers ?
Objections :
1. Il semble que oui. Richard de saint Victor distingue en effet la contemplation, la méditation et la cogitation, qui toutes semblent appartenir à la vie contemplative. Cela fait plusieurs actes.
2. Saint Paul a dit (2 Co 3, 18) : "Pour nous, considérant à visage découvert la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même clarté." Or cela relève de la vie contemplative. Cela fait donc à son bénéfice un acte de plus la considération ou spéculation.
3. Saint Bernard écrit que "la première et suprême contemplation, c'est l'admiration de la Majesté". Or saint Jean Damascène fait de l'admiration une espèce de crainte. La vie contemplative comporterait donc bien plusieurs actes.
4. Enfin on rattache à la vie contemplative la prière, la lecture et la méditation. De même l'audition. De Marie, qui représente la vie contemplative, il est écrit (Lc 10, 39) : "Assise aux pieds du Seigneur, elle écoutait ses paroles." Plusieurs actes semblent donc appartenir à la vie contemplative.
Cependant :
La vie se définit ici par l'opération dont l'homme fait sa visée principale. Donc, si la vie contemplative comportait plusieurs opérations, il y aurait, non pas une, mais plusieurs vies contemplatives.
Conclusion :
Nous parlons ici de la vie contemplative, qui convient à l'homme. Or il y a, d'après Denys, cette différence entre l'homme et l'ange, que l'ange voit la vérité d'un simple regard, tandis que l'homme ne parvient à cette intuition de la simple vérité que par une suite d'opérations et à partir de données multiples. D’où il résulte que la vie contemplative consiste en un acte unique dans lequelle se consomme finalement, et qui est la contemplation de la vérité. Et c’est de cet acte final qu’elle reçoit son unité. Mais elle comporte beaucoup d’autres actes, qui la préparent à cet acte suprême. Certains de ces actes se rapportent à l’acquisition des principes, d'où l'on procède à la contemplation de la vérité ; d'autres ont pour objet de déduire, à partir des principes, la vérité que l'on cherche à connaître. L'acte final et qui consomme tout, c'est la contemplation même de la vérité.
Solutions :
1. La cogitation, au sentiment de Richard de saint Victor, consiste, semble-t-il, à examiner un grand nombre de choses, d'où l'on se propose d'extraire une vérité simple.
- Ce mot cogitation couvrirait donc, tout ensemble, les perceptions sensibles destinées à nous faire connaître certains effets, les imaginations et les raisonnements portant sur des signes divers, ou sur tout ce qui peut nous acheminer à la connaissance de la vérité recherchée. Cependant, suivant saint Augustin, toute opération actuelle de l'intelligence peut être qualifiée de cogitation ou de pensée.
- La méditation s'entend, à ce qu'il semble, du progrès de la raison, qui à partir de certains principes, s'achemine à la contemplation d'une vérité. D'après saint Bernard, le mot considération aurait le même sens. Cependant Aristote l'entend de toute opération de l'esprit.
- Quant à la contemplation, elle désigne la simple intuition de la vérité. C'est bien la pensée de Richard qui écrit : "La contemplation est le pénétrant et libre regard de l'esprit sur les choses qu'il regarde ; la méditation est le regard de l'esprit en quête de la vérité ; la cogitation c'est l'esprit en train d'inspecter les choses, mais qui ne fixe encore rien."
2. La Glose, qui est de saint Augustin, explique que speculantes évoque l'idée de speculum, miroir, et non de specula, observatoire. Or voir un objet dans un miroir, c'est voir une cause dans son effet, où se reflète son image. Spéculation équivaudrait donc à méditation.
3. L'admiration est une espèce de crainte consécutive à l'appréhension d'une chose qui surpasse notre capacité. L'admiration est donc un acte consécutif à la contemplation d'une vérité sublime. Nous avons déjà signalé, en effet, que la contemplation se consommait dans la volonté.
4. L'homme parvient à la connaissance de la vérité par deux voies différentes. Tantôt par le moyen de ce qu'il reçoit d'autrui. Or, pour ce qui regarde ce que l'homme reçoit de Dieu, la prière est nécessaire, suivant cette parole (Sg 7, 7) : "J'ai prié et l'esprit de sagesse est venu en moi." A l'égard de ce qu'il reçoit des hommes, l'audition est nécessaire s'il s'agit d'un enseignement oral ; et la lecture s'il s'agit d'un enseignement écrit. Tantôt, et c'est l'autre voie, il lui faut employer l'étude personnelle ; d'où la nécessité de la méditation.