Article 16 — La prière est-elle efficace pour obtenir ce qu'on demande ?
Objections :
1. Il semble que les pécheurs n'obtiennent rien de Dieu par la prière, car il est dit en saint Jean (9, 31) : "Nous savons que Dieu n'exauce pas les pécheurs." Et cela s'accorde avec le livre des Proverbes (28, 9) : "Celui qui, pour ne pas entendre la loi, se bouche les oreilles, sa prière est maudite." Donc, la prière des pécheurs n'obtient rien de Dieu.
2. Les justes obtiennent de Dieu ce qu'ils méritent, nous venons de le voir. Mais les pécheurs ne peuvent rien mériter, car ils n'ont pas la grâce, ni davantage la charité qui est "la vertu de la piété", dit la Glose sur le texte de saint Paul (2 Tm 3, 5) : "Ils ont les dehors de la piété, mais ils rejettent la vertu qui la donne." Ils ne prient donc pas avec piété, ce qui est nécessaire pour obtenir ce qu'on demande, nous l'avons dit. Ils n'obtiennent donc rien par la prière.
3. "Le Père n'exauce pas volontiers la prière que le Fils n'a pas dictée", dit Chrysostome. Or, dans la prière enseignée par le Christ, il est dit : "Remets-nous nos dettes comme nous les remettons nous-mêmes à nos débiteurs", ce que ne font pas les pécheurs. Donc, ou bien ils mentent en parlant ainsi, et se rendent indignes d'être exaucés ; ou bien, s'ils ne le disent pas, ils ne sont pas exaucés puisqu'ils ne suivent pas le modèle de prière donné par le Christ.
Cependant :
Saint Augustin nous dit : "Si Dieu n'exauçait pas les pécheurs, c'est en vain que le publicain aurait demandé : "Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis."" Et saint Jean Chrysostome : "Quiconque demande reçoit, qu'il soit juste ou pécheur."
Conclusion :
Deux choses sont à considérer chez le pécheur : la nature, que Dieu aime, et le péché, qu'il déteste. Si dans sa prière c'est le pécheur comme tel qui demande, c'est-à-dire en suivant son désir du péché, Dieu ne l'écoute pas, par miséricorde. Mais parfois aussi il est exaucé pour son châtiment, lorsque Dieu permet qu'il se précipite encore davantage dans le péché." Il y a des choses que Dieu refuse par bonté, et qu'il accorde par colère", dit saint Augustin. Mais quand le pécheur prie sous l'inspiration d'un bon désir de la nature, Dieu l'exauce, non par justice car le pécheur ne le mérite pas, mais par pure miséricorde ; pourvu toutefois que soient sauvées les quatre conditions énumérées plus haut : demander pour soi-même, les biens nécessaires au salut, avec piété et avec persévérance.
Solutions :
1. Cette parole, explique saint Augustin, fut prononcée par l'aveugle avant l'onction, c'est-à-dire alors qu'il était imparfaitement éclairé. Elle n'a donc pas valeur définitive. On pourrait toutefois l'accepter comme vraie si on l'entendait du pécheur comme pécheur. C'est aussi en ce sens que la prière du pécheur est qualifiée de maudite.
2. Le pécheur ne peut prier avec piété, si on l'entend de l'habitus vertueux qui doit informer sa prière. Mais sa prière peut être pieuse par son objet conforme à la piété, de même que, sans avoir l'habitus de justice, on peut vouloir quelque chose de juste, nous l'avons montré. Cette prière n'est pas méritoire, mais elle peut fort bien être exaucée, car le mérite est fondé en justice, mais l'impétration est fondée sur la grâce de Dieu.
3. Comme nous l'avons dit l'oraison dominicale est prononcée en la personne de l’Église entière. Aussi, celui qui la prononce en refusant de remettre les dettes à son prochain, ne ment pas, car s'il ne dit pas la vérité quant à sa personne, ce qu'il dit est vrai en la personne de l'Église. Mais il est hors de celle-ci par son fait, et cela rend sa prière infructueuse. Il arrive cependant que des pécheurs soient prêts à remettre à leurs débiteurs, et leurs prières sont alors exaucées, conformément à ces paroles de l'Ecclésiastique (28, 2) : "Pardonne au prochain qui t'a nui, et tes péchés seront remis à ta prière."