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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 7 — Devons-nous prier pour autrui ?

Objections :

1. Il apparaît que non. Car en priant nous devons suivre le modèle que le Seigneur nous a donné. Or dans l'oraison dominicale nous formulons des demandes pour nous, mais non pas pour autrui : "Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour..."

2. On prie pour être exaucé ; or l'une des conditions requises pour qu'une prière puisse être exaucée, c'est précisément qu'on prie pour soi-même. Sur ce texte de saint Jean (16, 23) : "Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera". Saint Augustin fait ce commentaire : "Tous sont exaucés, lorsqu'il s'agit d'eux-mêmes, mais non lorsqu'ils prient pour tous. C'est pourquoi il est dit : "vous donnera" et non pas simplement "donnera". Il semble donc que nous ne devons prier que pour nous-même."

3. On ne doit pas prier pour les méchants, car Dieu l'interdit à Jérémie (7, 16) : "Ne prie pas pour ce peuple, ne te présente pas devant moi, car je ne t'exaucerai pas." Quant aux bons, il ne faut pas prier pour eux, car les prières qu'ils font pour eux-mêmes sont exaucées. Il n'y a donc pas à prier pour autrui.

Cependant :

Saint Jacques recommande (5, 16) : "Priez les uns pour les autres afin d'être sauvés."

Conclusion :

Ce que nous devons demander dans nos prières, c'est ce qu’il nous faut désirer, nous venons de le dire. Or, nous ne devons pas désirer notre bien personnel seulement : nous devons aussi vouloir du bien aux autres.

C'est essentiel à la dilection qu'il nous faut avoir pour le prochain, nous l'avons déjà montré. La charité requiert donc que nous priions pour les autres. Ainsi, dit saint Jean Chrysostome, "la nécessité nous contraint de prier pour nous-mêmes ; pour autrui, c'est la charité fraternelle qui nous y engage. La prière est plus douce devant Dieu, lorsqu'elle n'est pas expédiée par la nécessité, mais recommandée par la charité fraternelle".

Solutions :

1. Comme dit saint Cyprien : "Si nous ne disons pas "mon père", mais "notre Père", ni "donne-moi", mais "donne-nous", c'est que le Maître de l'unité n'a pas voulu que la prière fût affaire privée, et que chacun prie pour soi seulement. Il a voulu que chacun prie pour tous, comme il nous a tous portés dans son unité."

2. Prier pour soi est donné comme une condition de la prière ; elle n'est pas nécessaire pour rendre la prière méritoire mais pour obtenir son exaucement. Il arrive en effet que la prière faite pour autrui n'aboutisse pas, même si elle est pieuse, persévérante et ordonnée au salut, par suite d'un obstacle tenant à celui pour qui l'on prie, comme dit le Seigneur à Jérémie (15, 1) : "Même si Moïse et Samuel se tenaient devant moi, je ne suis pas disposé en faveur de ce peuple." Néanmoins la prière sera méritoire pour celui qui prie, s'il le fait par charité : "Ma prière revenait dans mon sein", selon le Psaume (35, 13), et la Glose explique : "Bien qu'elle ait été inutile pour eux, je ne suis pas privé de ma récompense."

3. Il faut prier aussi pour les pécheurs, afin qu'ils se convertissent ; et pour les justes, afin qu'ils persévèrent et progressent. On n'est pas toujours exaucé lorsqu'on prie pour les pécheurs, mais pour certains d'entre eux, les prédestinés, non pour ceux qui, dans la prescience divine, vont à la mort. C'est ainsi également que la correction fraternelle que nous adressons à nos frères n'a d'effet que sur les prédestinés, et non sur les réprouvés, selon l'Ecclésiastique (7, 14 Vg) : "Nul ne peut corriger celui que Dieu a délaissé." Aussi saint Jean déclare-t-il (1 Jn 5, 16) : "Quelqu'un voit-il son frère commettre un péché ne conduisant pas à la mort, qu'il prie, et Dieu donnera la vie à son frère." Mais de même qu'on ne doit soustraire à personne, tant qu'il vit ici-bas, le bienfait de la correction fraternelle, dans l'impossibilité où nous sommes de discerner les prédestinés des réprouvés, comme dit saint Augustin, il ne faut refuser à personne le secours de nos prières.

Quant aux justes, on a trois motifs de prier pour eux :

- l° Les prières d'un grand nombre sont plus facilement exaucées. La Glose commente la demande de saint Paul (Rm 15, 30) : "Aidez-moi de vos prières", en disant : "L'Apôtre a bien raison de demander à des gens modestes de prier pour lui, car beaucoup de petits n'ayant qu'un seul coeur, deviennent grands ; et il est impossible que la prière d'un grand nombre ne soit pas exaucée", du moins en ce qu'on peut obtenir.

- 2° De nombreuses personnes rendent ainsi grâce à Dieu pour les bienfaits qu'il accorde aux justes, et dont beaucoup profitent d'après saint Paul (2 Co 1, 11).

- 3° Les meilleurs évitent l'orgueil lorsqu'ils considèrent qu'ils ont besoin des secours de fidèles moins parfaits qu'eux.