Article 1 — Était-il convenable que le Christ fût tenté ?
Objections :
1. Tenter, c'est faire une expérience, ce qu'on ne fait que pour une chose inconnue. Mais la vertu du Christ était connue des démons eux-mêmes, puisqu'on lit en saint Luc (4, 41) : "Il ne laissait pas les démons parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Christ." Donc il apparaît que la tentation du Christ ne se justifiait pas.
2. "Le Christ est apparu afin de ruiner les oeuvres du démon" (1 Jn 3, 8). Mais ruiner ses oeuvres est tout autre chose que les subir. Ainsi semble-t-il étrange que le Christ ait subi la tentation démoniaque.
3. La tentation vient de la chair, du monde ou du démon. Mais Jésus, qui n'a été tenté ni par la chair ni par le monde, ne devait pas non plus l'être par le démon.
Cependant :
Il est écrit (Mt 4, 1) : "Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable."
Conclusion :
C'est le Christ qui a voulu être tenté :
- 1° Pour nous fournir un secours contre la tentation. C'est ainsi que saint Grégoire le Grand nous dit : "Il n'était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu pour être mis à mort ; de la sorte il vaincrait nos tentations par les siennes, comme il a triomphé de notre mort par la sienne."
- 2° Pour notre sauvegarde, afin que personne, si saint soit-il, ne se juge en sécurité et à l'abri de toute tentation. Aussi a-t-il voulu être tenté après le baptême, dit saint Hilaire, parce que "les tentations du diable s'acharnent surtout contre les sanctifiés, car c'est sur les saints qu'il désire le plus remporter la victoire". D'où la parole de l'Ecclésiastique (2, 1) : "Mon fils, si tu entreprends de servir Dieu, demeure dans la justice et la crainte, et prépare ton âme à la tentation."
- 3° Pour nous donner l'exemple, c'est-à-dire nous apprendre comment vaincre les tentations du diable. Saint Augustin écrit : "Le Christ s'offrit au démon pour être tenté, afin d'être le médiateur qui nous ferait surmonter nos tentations non seulement par son aide, mais aussi par son exemple."
- 4° Pour nous donner confiance en sa miséricorde : "Nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses : il a été tenté en toutes choses, comme nous, à l'exception du péché" (He 4, 15).
Solutions :
1. Selon saint Augustin : "Les démons ont connu le Christ dans la mesure où il l'a voulu, non par le fait qu'il est la vie éternelle, mais par certains effets temporels de sa puissance" qui leur faisait plus ou moins conjecturer qu'il était le Fils de Dieu. Mais d'autre part, voyant en lui des signes de la faiblesse humaine, ils n'en étaient pas sûrs. Et c'est pourquoi le démon a voulu le tenter. Saint Matthieu (4, 2) le signale en disant : "Quand il eut faim, le tentateur s'approcha de lui."
En effet, dit saint Hilaire : "Le diable n'aurait pas osé tenter le Christ, s'il n'avait pas reconnu ce qui est propre à l'homme dans la faiblesse de la faim". Et cela se voit bien à la manière dont le démon l'a tenté, en disant : "Si tu es le Fils de Dieu..." Ce que saint Ambroise de Milan explique ainsi : "Que signifie cette entrée en matière, sinon qu'il savait que le Fils de Dieu viendrait, mais sans se douter qu'il viendrait dans la faiblesse du corps humain ?"
2. Oui, le Christ venait ruiner les oeuvres du démon, non en agissant avec puissance mais plutôt en souffrant de la part du démon et de ses membres, de façon à vaincre "non par la puissance de Dieu mais par la justice" dit saint Augustin. Et c'est pourquoi il faut distinguer, dans la tentation du Christ, ce qu'il a fait par sa propre volonté, et ce qu'il a souffert du diable. Qu'il se soit présenté au tentateur était volontaire. Aussi est-il écrit (Mt 4, 1) : "Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable."
Saint Grégoire le Grand explique qu'il faut l'entendre de l'Esprit Saint en ce sens que "celui-ci le conduirait là où l'esprit malin le trouverait pour le tenter". Mais c'est du diable qu'il souffrit d'être emporté soit sur le pinacle du Temple, soit sur une haute montagne. Et il n'est pas étonnant, ajoute saint Grégoire, "qu'il ait permis de le conduire sur la montagne à celui qui permettrait aux membres de son corps de le crucifier". Et l'on comprend qu'il ait été enlevé par le diable en ce sens qu'il n'a pas subi de contrainte, mais qu'il le suivait "pour rejoindre le lieu de la tentation", dit Origène : "comme un athlète qui s'avance librement".
3. Selon l'Apôtre (He 4, 15) : "Le Christ voulut être tenté en toutes choses, mais sans pécher." La tentation qui vient de l'ennemi peut être sans péché, car elle n'est qu'une suggestion extérieure. La tentation qui vient de la chair ne peut pas être sans péché parce qu'elle a pour cause le plaisir et la convoitise. Et, dit saint Augustin : "Il y a du péché lorsque la chair convoite contre l'esprit". C'est pourquoi le Christ a bien voulu être tenté par l'ennemi, mais non par la chair.