Article 1 — Était-il nécessaire que le Christ souffrît pour délivrer les hommes ?
Objections :
1. Le genre humain ne pouvait être libéré que par Dieu, selon Isaïe (45, 21) : "N'est-ce pas moi, le Seigneur ? Il n'y a pas d'autre Dieu que moi. Un Dieu juste et sauveur, il n'y en a pas excepté moi." Or Dieu ne subit aucune nécessité, car cela serait contraire à sa toute-puissance. Donc il n'était pas nécessaire que le Christ souffrît.
2. Le nécessaire s'oppose au volontaire. Or le Christ a souffert par sa propre volonté (Is 53, 7) : "Il a souffert parce que lui-même l'a voulu." Sa souffrance n'était donc pas nécessaire.
3. Il est dit dans le Psaume (25, 10) : "Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité." Mais il ne semble pas nécessaire qu'il souffre, ni du côté de la miséricorde divine, qui distribue gratuitement ses dons, si bien qu'elle remet gratuitement les dettes sans exiger aucune satisfaction ; ni non plus du côté de la justice divine, selon laquelle l'homme avait mérité la damnation éternelle.
4. La nature angélique est supérieure à la nature humaine, comme le montre saint Denys le pseudo-aréopagite. Mais le Christ n'a pas souffert pour restaurer la nature angélique, qui avait péché. Il n'était donc pas nécessaire non plus qu'il souffrît pour le salut du genre humain.
Cependant :
Il y a cette parole de saint Jean (3, 16) : "De même que Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle." Ce qui s'entend de l'élévation du Christ en croix. Il apparaît donc que le Christ devait souffrir.
Conclusion :
Selon l'enseignement d'Aristote, "nécessaire" se dit en plusieurs sens :
I. Au sens de ce qui, par sa nature, ne peut pas être autrement. En ce sens, il est évident que la souffrance du Christ n'était pas nécessaire, ni de la part de Dieu, ni de la part de l'homme.
II. Au sens où quelque chose est nécessaire du fait d'une cause extérieure. Si c'est une cause extérieure ou motrice, elle produit une nécessité de contrainte, par exemple si quelqu'un ne peut marcher à cause de la violence de celui qui le retient. Mais si la cause extérieure qui introduit la nécessité est une cause finale, l'acte sera dit nécessaire en raison de la fin, par exemple dans le cas où une fin ne peut être aucunement réalisée, ou ne peut l'être de façon appropriée, si telle autre fin n'est pas présupposée.
Donc la souffrance du Christ n'a pas été nécessaire d'une nécessité de contrainte, ni de la part de Dieu qui a décidé cette souffrance, ni de la part du Christ qui a souffert volontairement. Mais elle a été nécessaire en raison de la fin, ce qu'on peut comprendre à trois points de vue.
- 1° Par rapport à nous, qui avons été délivrés par la passion, selon la parole de saint Jean (3, 15) : "Il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle."
- 2° Par rapport au Christ lui-même : par l'abaissement de sa passion, il a mérité la gloire de l'exaltation, comme il le dit en saint Luc (24, 26) : "Ne fallait-il pas que le Christ souffrît tout cela pour entrer dans la gloire ?"
- 3° Par rapport à Dieu : il fallait accomplir ce qu'il avait décidé touchant la passion du Christ prophétisée dans l'Écriture et préfigurée dans l'ancienne loi : "Le Fils de l'homme s'en va selon ce qui a été décidé", dit-il en saint Luc (22, 22) ; et encore (Lc 24, 44-46) : "C'est là ce que je vous disais étant encore avec vous : il fallait que s'accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes... Car il était écrit que le Christ devait souffrir, et ressusciter d'entre les morts le troisième jour."
Solutions :
1. Cet argument procède de la nécessité de contrainte du côté de Dieu.
2. Celui-ci procède de la nécessité de contrainte du côté de l'humanité du Christ.
3. Que l'homme soit délivré par la passion du Christ, cela convenait et à la justice et à la miséricorde de celui-ci. A sa justice parce que le Christ par sa passion a satisfait pour le péché du genre humain, et ainsi l'homme a été délivré par la justice du Christ. Mais cela convenait aussi à la miséricorde parce que, l'homme ne pouvant par lui-même satisfaire pour le péché de toute la nature humaine, comme nous l'avons déjà dit Dieu lui a donné son Fils pour opérer cette satisfaction ; saint Paul le dit (Rm 3, 24) : "Vous avez été justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est dans le Christ Jésus, lui que Dieu a destiné à servir d'expiation par la foi en son sang." Et cela venait d'une miséricorde plus abondante que s'il avait remis les péchés sans satisfaction : "Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, alors que nous étions morts du fait de nos péchés, nous a vivifiés dans le Christ" (Ep 2, 4).
4. Le péché de l'ange n'était pas réparable comme celui de l'homme, nous l'avons montré dans la première Partie.