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Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 2 — L’obstination de leur volonté

Objections :

1. Il semble que la volonté des démons n’est pas obstinée dans le mal. Car le libre arbitre appartient à la nature intellectuelle, qui demeure chez les démons. Or le libre arbitre, de soi et par priorité, est ordonné au bien plutôt qu’au mal. La volonté des démons ne peut donc être obstinée dans le mal au point de ne pouvoir faire retour au bien.

2. La miséricorde infinie de Dieu est plus grande que la malice du démon, qui est finie Or, c’est uniquement par la miséricorde de Dieu que l’on peut passer du mal de faute à la bonté qui justifie. Les démons peuvent donc revenir de l’état de malice à l’état de justice.

3. Si les démons avaient leur volonté ancrée dans le mal, cette obstination aurait surtout pour objet le péché qu’ils ont commis. Mais ce péché, qui est l’orgueil, n’existe plus en eux, car il n’a plus de motif, à savoir leur propre excellence.

4. Saint Grégoire écrit que “ l’homme peut réparer par le moyen d’un autre, puisque c’est un autre qui l’a fait tomber ”. Mais les démons inférieurs ont été entraînés au mal par le premier ange, comme on vient de le voir. Leur chute peut donc être réparée par un autre ange. Ils ne sont donc pas fixés dans le mal.

5. Quiconque est obstiné dans le mal ne fait jamais d’œuvre bonne. Mais le démon fait quelques œuvres bonnes, par exemple quand il confesse la vérité en disant du Christ : “ Je sais que tu es le Saint de Dieu ” (Mc 1, 24). Saint Jacques écrit aussi dans son épître (2, 19) : “ Les démons croient et ils tremblent. ” Enfin, selon Denys, ils désirent ce qui est bon et même ce qui est meilleur, à savoir l’être, la vie, l’intelligence.

En sens contraire :

nous lisons dans le Psaume (74, 23) cette parole que l’on applique aux démons : “ L’orgueil de ceux qui t’ont haï s’élève sans cesse. ” C’est donc que les démons persévèrent dans leur malice.

Réponse :

D’après Origène toute volonté créée, en raison du libre arbitre, peut se tourner vers le bien et le mal ; il n’y a d’exception que pour l’âme du Christ, à cause de son union au Verbe. Mais une telle doctrine enlève toute vérité à la béatitude des anges et des hommes bienheureux, car la stabilité éternelle est une condition essentielle de la vraie béatitude ; de là son nom de vie éternelle. De plus., cette doctrine contredit l’autorité de la Sainte Écriture qui affirme que les démons et les pécheurs doivent être envoyés au “ supplice éternel ”, tandis que les bons doivent être introduits dans “ la vie éternelle ”. C’est pourquoi une telle position doit être regardée comme erronée, et il faut tenir fermement, selon la foi catholique, que la volonté des bons anges est confirmée dans le bien, tandis que la volonté des démons est devenue obstinée dans le mal.

La cause de cette obstination, il faut la prendre non de la gravité de la faute, mais de la condition naturelle de leur état “ Ce que la mort est pour les hommes, écrit Saint Jean Damascène, la chute l’est pour les anges. ” Or, il est manifeste que tous les péchés mortels des hommes, quelle que soit leur gravité, sont rémissibles avant la mort ; mais après la mort, ils sont irrémissibles et subsistent perpétuellement.

Pour découvrir la cause d’une telle obstination, il faut considérer que la puissance appétitive, chez la créature, est, par rapport à la puissance appréhensive qui la meut, comme le mobile par rapport au moteur. L’appétit sensitif a pour objet un bien particulier ; la volonté, le bien universel ; et de même les sens ont pour objet le particulier, l’intelligence, l’universel. Or, l’appréhension de l’ange diffère de celle de l’homme en ce que l’ange appréhende immuablement l’objet par son intelligence à la manière dont nous saisissons immuablement les premiers principes dont nous avons l’intuition. Par la raison au contraire, l’homme appréhende la vérité d’une manière progressive et mobile en passant d’une proposition à une autre, gardant la voie ouverte vers l’une ou l’autre des conclusions opposées. C’est pourquoi la volonté humaine, elle aussi, adhère à son objet avec une certaine mobilité et inconstance, pouvant s’en détourner pour adhérer à l’objet contraire. En revanche, la volonté de l’ange adhère à son objet d’une façon fixe et immuable.

Par conséquent, si nous considérons l’ange avant son adhésion, il peut librement se fixer sur tel objet ou son contraire (sauf s’il s’agit d’objets voulus naturellement) ; mais après l’adhésion, il se fixe immuablement sur l’objet de son choix. Aussi a-t-on coutume de dire que le libre arbitre de l’homme est capable de se porter sur des objets opposés, aussi bien après l’élection qu’avant ; tandis que le libre arbitre de l’ange est capable de se porter vers des objets opposés avant l’élection, mais pas après. Ainsi donc, les bons anges adhérant toujours à la justice, sont confirmés en elle ; les mauvais anges, en péchant, s’obstinent dans le péché. Quant à l’obstination des hommes damnés, on en traitera plus tard.

Solutions :

1. Les anges bons et méchants possèdent le libre arbitre, mais selon le mode et la condition de leur nature.

2. La miséricorde de Dieu délivre de leur péché ceux qui se repentent. Mais ceux qui ne sont pas capables de se repentir, parce qu’ils adhèrent immuablement au mal, ne peuvent bénéficier de la miséricorde divine.

3. Le péché commis au commencement demeure dans le diable pour autant qu’il comporte le désir de son objet, bien que le diable se sache très bien dans l’impossibilité de l’atteindre. Il en est de même pour celui qui croit pouvoir commettre un homicide et qui veut le commettre, mais ensuite n’en a plus la possibilité ; sa volonté demeure cependant en lui, en ce sens qu’il voudrait le faire s’il le pouvait.

4. La raison qui fait que le péché de l’homme est rémissible, ne vient pas uniquement de ce que ce péché a été suggéré par un autre. C’est pourquoi l’argument est sans portée.

5. L’activité du démon est double. Il y a d’abord celle qui provient d’une délibération de sa volonté ; c’est vraiment son activité propre. Une telle activité est toujours mauvaise chez le démon, car, bien qu’il puisse faire quelque chose de bon, cependant il ne l’accomplit pas d’une façon correcte ; ainsi quand il dit la vérité pour induire en erreur, ou quand il croit et confesse la divinité du Christ, non pas volontairement, mais forcé par l’évidence des faits. L’autre activité du démon est celle qui lui est naturelle ; elle peut être bonne et atteste la bonté de la nature. Et pourtant, même de cette activité bonne, les démons abusent pour faire le mal.