Article 5 — Par la passion du Christ, la porte du Ciel nous a-t-elle été ouverte ?
Objections :
1. Il est écrit (Pr 11, 18) : "A qui sème la justice, la récompense est assurée." Mais la récompense de la justice, c'est l'entrée dans le royaume céleste. Donc il apparaît que les saints patriarches, qui ont accompli des oeuvres de justice, auraient obtenu assurément l'entrée dans le royaume céleste, même sans la passion du Christ. Elle n'est donc pas la cause qui a ouvert la porte du royaume céleste.
2. Avant la passion du Christ, Élie fut enlevé au ciel (2 R 2, 11). Mais l'effet ne précède pas la cause. Il apparaît donc que l'ouverture de la porte du Ciel n'est pas l'effet de la passion du Christ.
3. On lit en saint Matthieu (3, 16) qu'au baptême du Christ "les Cieux se sont ouverts". Mais son baptême a précédé la passion.
4. On lit en Michée (2, 13) : "Il monte, frayant le chemin devant eux." Mais frayer le chemin du Ciel est identique à en ouvrir la porte. Il semble donc que la porte du Ciel nous a été ouverte non par la passion du Christ, mais par son ascension.
Cependant :
Il est écrit (He 10, 19) : "Nous avons l'assurance d'entrer au sanctuaire" c'est-à-dire au Ciel, "par le sang du Christ".
Conclusion :
La fermeture d'une porte est un obstacle qui empêche les gens d'entrer. Or les gens étaient empêchés d'entrer dans le royaume céleste par le péché, parce que, dit Isaïe (35, 8) : "On appellera cette voie la voie sacrée, et l'impur n'y passera pas." Le péché qui empêche d'entrer dans le royaume du Ciel est de deux sortes :
- 1° L'un est le péché commun à toute la nature humaine : c'est le péché du premier père. Par ce péché l'entrée du royaume céleste était fermée à tout homme. Aussi lit-on dans la Genèse (3, 24) qu'après le péché du premier homme "Dieu plaça un Chérubin avec un glaive de feu tournoyant pour garder le chemin de l'arbre de vie".
- 2° L'autre est le péché spécial à chaque personne : c'est le péché que chaque homme commet par son acte personnel.
Or, par la passion du Christ non seulement nous avons été délivrés du péché commun à toute la nature humaine et quant à la faute, et quant à l'obligation de la peine, lui-même en payant le prix à notre place ; mais encore nous sommes délivrés des péchés individuels de chacun de ceux qui communient à sa passion par la foi et la charité, et par les sacrements de la foi, on l'a dit. Et c'est pourquoi la passion du Christ nous a ouvert la porte du royaume céleste. C'est ce que dit l'Apôtre (He 9, 11. 12) : "Le Christ, survenu comme grand prêtre des biens à venir, entra une fois pour toutes dans le sanctuaire par son sang, nous ayant acquis une rédemption éternelle." Et cela est symbolisé au livre des Nombres (35, 25 s.) : L'homicide "demeurera là", dans la ville de refuge, "jusqu'à ce que meure le grand prêtre consacré par l'huile sainte" ; après la mort de celui-ci, il pourra retourner dans sa maison.
Solutions :
1. Les saints patriarches, en accomplissant des oeuvres de justice, ont mérité d'entrer dans le royaume céleste par leur foi en la passion du Christ, selon l'épître aux Hébreux (11, 33) : "Les saints, par la foi, ont vaincu des royaumes, ils ont pratiqué la justice." C'est aussi par cette foi que chacun d'eux était purifié de ses péchés en ce qui regarde leur purification strictement personnelle. Néanmoins, la foi ni la justice de personne ne suffisait pour enlever l'obstacle produit par la culpabilité de toute la race humaine ; cet obstacle n'a été enlevé que par la rançon du sang du Christ. Aussi, avant la passion du Christ, personne ne pouvait entrer dans le royaume céleste en obtenant la béatitude éternelle, qui consiste en la jouissance plénière de Dieu.
2. Élie fut enlevé dans le ciel de l'air, non dans le ciel empyrée qui est le lieu des bienheureux. De même Énoch, qui a été enlevé dans le paradis terrestre où l'on croit qu'il vit avec Élie jusqu'à l'avènement de l'Antéchrist.
3. Comme nous l'avons dit plus haut, lorsque le Christ eut été baptisé, les Cieux s'ouvrirent, non pas pour le Christ lui-même, à qui le ciel était toujours ouvert, mais pour signifier que le ciel s'ouvre à ceux qui sont baptisés du baptême du Christ, lequel tient son efficacité de la Passion.
4. Par sa passion, le Christ nous a mérité l'entrée du royaume céleste et en a écarté l'obstacle, mais par son ascension, il nous a introduits dans la possession de ce royaume. Voilà pourquoi Michée écrit : "Il monte, frayant le chemin devant eux."