TheoFonsAux sources de la foi

Somme théologique

STH · Thomas d'Aquin · 1274 · FR · 3114 paragraphes · docteurangelique.free.fr ↗

Article 6 — Est-ce par la passion que le Christ a obtenu son exaltation dans la gloire ?

Objections :

1. Comme la connaissance de la vérité, la sublimité est propre à Dieu, selon le Psaume (113, 4) : "Le Seigneur domine tous les peuples, sa gloire s'élève au-dessus des Cieux." Or le Christ, en tant qu'homme, a eu la connaissance de toute vérité, non pas en raison d'un mérite antérieur, mais en vertu de l'union même entre Dieu et l'homme, selon la parole de saint Jean (1, 14) : "Nous avons vu sa gloire, qu'il tient de son Père, comme Fils unique, plein de grâce et de vérité." Le Christ n'a donc pas reçu non plus son exaltation du mérite de sa passion, mais uniquement en raison de l'union hypostatique.

2. Comme on l'a vu plus haut, c'est dès le premier instant de sa conception que le Christ a mérité pour lui-même. Or sa charité n'a pas été plus grande au temps de la Passion qu'elle ne l'était auparavant. Donc, la charité étant le principe du mérite, il semble que le Christ n'a pas plus mérité son exaltation glorieuse qu'il ne l'avait méritée auparavant.

3. La gloire du corps résulte de la gloire de l'âme, dit saint Augustin. Or, par sa passion, le Christ n'a pas mérité l'exaltation glorieuse de son âme. Car celle-ci fut bienheureuse dès le premier instant de sa conception. Il n'a donc pas non plus mérité par sa passion l'exaltation glorieuse de son corps.

Cependant :

Il est écrit (Ph 2, 8) : "Le Christ s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix ; et c'est pourquoi Dieu l'a exalté."

Conclusion :

Le mérite comporte une certaine égalité de justice. Selon saint Paul (Rm 4, 4), "à celui qui travaille, le salaire est imputé comme un dû". Si quelqu'un, par une volonté injuste s'attribue plus qu'il ne lui est dû, il est juste qu'on lui enlève même ce qui lui était dû : "Celui qui vole une brebis en rendra quatre", prescrit l'Exode (22, 1). En ce cas l'on dit qu'il le mérite, pour autant que l'on punit ainsi sa volonté injuste. De même encore, celui qui, par volonté de justice, se retranche ce qu'il devait avoir, mérite quelque chose de plus en récompense de son acte de justice. C'est pourquoi, d'après saint Luc (14, 11) : "Qui s'abaisse sera élevé."

Or le Christ, dans sa passion, s'est abaissé au-dessous de sa dignité, de quatre manières :

- 1° Quant à sa passion et à sa mort, qui ne lui étaient pas dues.

- 2° Quant au lieu, car son corps a été déposé dans le sépulcre, et son âme est descendue aux enfers.

- 3° Quant à la confusion et aux opprobres qu'il a subis.

- 4° Quant au fait qu'il a été livré à un pouvoir humain, selon ce qu'il dit à Pilate (Jn 19, 4) : "Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait été donné d'en haut."

Et c'est pourquoi, par sa passion, le Christ a mérité d'être exalté dans la gloire, de quatre manières également :

- 1° Quant à sa résurrection glorieuse ; aussi est-il dit dans le Psaume (139, 2) : "Tu as connu mon abaissement", c'est-à-dire l'humilité de ma passion, "et ma résurrection".

- 2° Quant à son ascension au Ciel, qui fait dire à saint Paul (Ep 4, 9) : "Il est d'abord descendu dans les parties inférieures de la terre ; lui qui est descendu, c'est lui qui monte au-dessus de tous les Cieux."

- 3° Quant à sa session à la droite du Père et à la manifestation de sa propre divinité, selon Isaïe (52, 13) : "Il grandira, il sera exalté, souverainement élevé ; beaucoup ont été dans la stupeur en le voyant, tant son apparence parmi les hommes était sans gloire." Comme dit la lettre aux Philippiens (2, 8) : "Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur la croix ; et c'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus de tous les noms", c'est-à-dire qu'il doit être nommé Dieu par tous, et que tous doivent lui rendre hommage comme à Dieu. Et c'est ce que Paul dit ensuite : "Afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse au Ciel, sur terre et dans les enfers."

- 4° Quant au pouvoir judiciaire ; car il est écrit dans Job (36, 17 Vg) : "Ta cause a été jugée comme celle d'un impie tu recevras toute cause et tout jugement."

Solutions :

1. Le principe du mérite est dans l'âme, et le corps est l'instrument de l'acte méritoire. C'est pourquoi la perfection de l'âme du Christ, qui est au principe du mérite, ne devait pas être acquise en lui par voie de mérite, comme la perfection du corps, qui fut le sujet de sa passion et a été par là l'instrument du mérite lui-même.

2. Par ses mérites antérieurs, le Christ a mérité l'exaltation glorieuse de son âme, dont la volonté était informée par la charité et les autres vertus. Mais, dans sa passion, il a mérité l'exaltation glorieuse de son corps par mode de récompense. Il était juste, en effet, que son corps, qui avait été soumis à la passion par charité, reçut sa récompense dans la gloire.

3. C'était par une économie divine que, chez le Christ, la gloire de son âme ne rejaillissait pas sur son corps avant la passion. Ainsi obtiendrait-il avec plus d'honneur la gloire de son corps, quand il l'aurait méritée par sa passion. Quant à la gloire de son âme, il ne convenait pas de la retarder, car son âme était unie immédiatement au Verbe, et, de ce fait, elle devait être comblée de gloire par le Verbe lui-même. Le corps, au contraire, était uni au Verbe par l'intermédiaire de l'âme.