Article 2 — Le pouvoir judiciaire convient-il au Christ en tant qu’homme ?
Objections :
1. Saint Augustin dit : "Le jugement est attribué au Fils en tant qu'il est la loi même de la vérité suprême." Or, c'est là une prérogative du Christ en tant que Dieu. Le pouvoir judiciaire ne convient donc pas au Christ en tant qu'homme.
2. Le rôle du pouvoir judiciaire est de récompenser ceux qui agissent bien, et de punir les méchants. Mais la récompense des bonnes oeuvres, c'est la béatitude éternelle qui n'est donnée que par Dieu." C'est en participant de Dieu, et non d'une âme sainte, que l'âme devient bienheureuse", remarque saint Augustin. Il semble donc que le pouvoir judiciaire ne convienne pas au Christ en tant qu'homme, mais en tant que Dieu.
3. C'est au pouvoir judiciaire du Christ qu'il revient de juger les pensées secrètes des coeurs, selon saint Paul (1 Co 4, 8) : "Ne jugez de rien avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur ; il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les desseins des coeurs." Or, cela appartient seulement à la puissance divine, d'après Jérémie (17, 9) : "Le coeur de l'homme est dépravé et insondable : qui le connaîtra ? Moi, le Seigneur, qui sonde les coeurs et éprouve les reins, et cela pour rendre à chacun selon sa conduite." Le pouvoir judiciaire convient donc au Christ, non en tant qu'homme, mais en tant que Dieu.
Cependant :
On lit en saint Jean (5, 27) : "Le Père lui a donné le pouvoir de juger parce qu'il est le Fils de l'homme."
Conclusion :
Saint Jean Chrysostome semble penser que le pouvoir judiciaire appartient au Christ, non en tant qu'homme, mais seulement en tant que Dieu. Voici comme il présente les paroles de saint Jean : "Le Père lui a donné le pouvoir de juger. N'en soyons pas étonnés parce qu'il est le Fils de l'homme." Et il commente : "Ce n'est pas, en effet, parce qu'il est homme qu'il a reçu le pouvoir de juger ; mais, s'il est juge, c'est qu'il est le Fils de Dieu ineffable. Cette prérogative du Christ dépassant le pouvoir de l'homme, le Seigneur lui-même écarte cette objection en ajoutant : "Ne vous étonnez point parce qu'il est le Fils de l'homme ; car lui-même est aussi le Fils de Dieu." Et le Christ prouve son affirmation par les effets de la résurrection en ajoutant : L'heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu."
Toutefois, bien que le pouvoir de juger réside en Dieu tout d'abord, les hommes reçoivent de lui un pouvoir judiciaire envers tous ceux qui sont soumis à leur juridiction. Aussi lit-on dans le Deutéronome (1, 16) : "Jugez ce qui est juste" ; et ensuite : "Car la sentence est à Dieu" ; c'est en effet par l'autorité de Dieu que vous jugez. Or, nous avons dit précédemment que le Christ, même dans sa nature humaine, est le chef de l'Église tout entière, et que Dieu a mis toutes choses sous ses pieds. Il lui appartient donc, même dans sa nature humaine, d'avoir le pouvoir judiciaire. Aussi convient-il d'entendre ainsi le passage de l'Évangile rapporté plus haut : "Le pouvoir de juger a été donné au Christ parce qu'il est le Fils de l'homme", non pas certes en raison de sa nature, autrement tous les hommes auraient ce pouvoir, comme l'objecte saint Jean Chrysostome. Mais ce pouvoir, le Christ le possède en vertu de la grâce capitale qu'il a reçue dans sa nature humaine.
Le pouvoir judiciaire convient de la sorte au Christ selon sa nature humaine pour trois raisons:
- 1° A cause de sa communauté et de son affinité avec les autres hommes. Or, Dieu agit par l'intermédiaire des causes secondes parce qu'elles sont plus proches des effets qu'il produit. Ainsi juge-t-il les hommes par le Christ-Homme, afin que son jugement leur soit plus indulgent." Nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos infirmités, dit l'épître aux Hébreux (4, 15) ; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, hormis le péché. Approchons-nous donc avec assurance du trône de sa grâce."
- 2° Comme on le lit dans saint Augustin : "Au jugement dernier, lors de la résurrection des morts, Dieu ressuscite les corps par le Fils de l'homme, comme il ressuscite les âmes par le même Christ, en tant qu'il est le Fils de Dieu."
- 3° D'après saint Augustin encore : "Il est juste que ceux qui doivent être jugés voient leur juge. Or, ceux qui doivent être jugés, ce sont à la fois les bons et les méchants. Il faut donc que dans le jugement la forme de l'esclave soit montrée aux méchants comme aux bons, et que la forme de Dieu soit réservée aux seuls bons."
Solutions :
1. Le jugement relève de la vérité comme de sa règle propre ; mais il relève aussi de l'homme qui est pénétré de vérité, car celui-ci ne fait qu'un, en quelque sorte, avec la vérité, étant comme une loi et une justice vivantes. Aussi saint Augustin invoque-t-il dans son commentaire, cité dans l'objection, ce mot de l'Apôtre (1 Co 2, 15) : "L'homme spirituel juge toutes choses." Or l'âme du Christ a été plus unie à la vérité et en a été plus remplie que toutes les autres créatures, selon saint Jean (1, 14) : "Nous l'avons vu plein de grâce et de vérité." Il convient donc éminemment à l'âme du Christ de juger toutes choses.
2. Dieu seul peut rendre les âmes bienheureuses par la participation de lui-même. Mais il appartient au Christ de conduire les âmes à la béatitude comme chef et comme auteur de leur salut, selon l'épître aux Hébreux (2, 10) : "Celui qui avait amené à la gloire un grand nombre de fils devait rendre parfait, à force de souffrances, l'auteur de leur salut."
3. Par soi, Dieu seul a le pouvoir de connaître et de juger les pensées secrètes des coeurs. Cependant, en vertu du rejaillissement de sa divinité sur son âme, il convient également au Christ de connaître et de juger les desseins secrets des coeurs, comme nous l'avons établi plus haut en parlant de la science du Christ. C'est ainsi que l'Apôtre écrit (Rm 2, 16) : "Ce jour-là, Dieu jugera les pensées secrètes des hommes par Jésus Christ."