Article 3 — Le Christ a-t-il obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites ?
Objections :
1. Le pouvoir judiciaire relève de la dignité royale selon les Proverbes (20, 8) : "Le roi assis sur le trône de la justice dissipe tout mal par son regard." Or, le Christ a reçu la dignité royale en dehors de tout mérite, car elle lui convient du fait même qu'il est fils unique de Dieu, aussi est-il dit dans saint Luc (1, 33) : "Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob." Le Christ n'a donc pas obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites.
2. On vient de le dire, le pouvoir judiciaire convient au Christ en tant qu'il est notre chef. Or, la grâce capitale du Christ ne lui appartient pas à cause de ses mérites, mais elle est la conséquence de son union personnelle entre la nature divine et la nature humaine, selon saint Jean (1, 14-16) : "Nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique plein de grâce et de vérité, et de sa plénitude nous avons tous reçu", ce qui fait appel à la notion de chef. Il semble donc que le Christ n'a pas obtenu le pouvoir judiciaire par ses mérites.
3. L'Apôtre écrit (1 Co 2, 15) : "L'homme spirituel juge de toutes choses." Or, l'homme devient spirituel par la grâce, et celle-ci ne provient pas des mérites, "sinon la grâce ne serait plus la grâce" (Rm 2, 8). Il apparaît donc que le pouvoir judiciaire ne convient ni au Christ, ni à personne par mérite, mais seulement par grâce.
Cependant :
On lit dans Job (36, 17, Vg) : "Ta cause a été jugée comme celle de l'impie ; tu recevras le jugement de toutes causes." Et saint Augustin écrit : "Il siégera comme juge, lui qui a été soumis à un juge ; il condamnera les vrais coupables, lui qui a été faussement déclaré coupable."
Conclusion :
Rien n'empêche qu'une seule et même qualité soit attribuée à quelqu'un à des titres divers. Ainsi, la gloire des corps ressuscités était-elle due au Christ non seulement eu égard à sa divinité et à la gloire de son âme, mais aussi en vertu du mérite acquis par l'abaissement de sa passion. Pareillement, il faut dire que le pouvoir judiciaire appartient tout ensemble au Christ-Homme en raison de sa personne divine, de sa dignité de chef et de la plénitude de sa grâce habituelle ; toutefois, il l'a aussi reçu en vertu de ses mérites. C'est ainsi que, selon la justice de Dieu, celui-là devait être établi juge, qui avait lutté et vaincu pour la justice de Dieu et qui avait été jugé injustement. Ainsi dit-il lui-même dans l'Apocalypse (3, 22) : "J'ai vaincu et je me suis assis sur le trône de mon Père." Le trône symbolise ici le pouvoir judiciaire, selon le Psaume (9, 5) : "Il est assis sur un trône, et il rend la justice."
Solutions :
1. La première objection entend le pouvoir judiciaire en tant qu'il est dû au Christ à cause de l'union elle-même au Verbe de Dieu.
2. La seconde objection l'entend selon que ce pouvoir relève de la grâce capitale.
3. Celle-ci le considère par rapport à la grâce habituelle qui parfait l'âme du Christ. Néanmoins, bien que le pouvoir judiciaire revienne au Christ à ces divers titres, cela n'empêche pas qu'il lui soit dû en vertu de ses mérites.