Article 4 — Le pouvoir judiciaire du Christ est-il universel par rapport à toutes les affaires humaines ?
Objections :
1. Quelqu'un du milieu de la foule ayant dit au Christ (Lc 13, 13) : "Ordonne à mon frère qu'il partage avec moi l'héritage", le Seigneur lui répondit : "Homme, qui m'a établi pour être votre juge et pour faire vos partages ?" Il ne porte donc pas de jugement sur toutes les affaires humaines.
2. Nul ne porte de jugement que sur ce qui lui est soumis. Or, "nous ne voyons pas encore que toutes choses soient soumises" au Christ (He 2, 8). Le Christ n'a donc pas le pouvoir d'exercer son jugement sur toutes les affaires humaines.
3. Selon saint Augustin il ressortit au jugement divin que, en ce monde, les bons soient tantôt dans l'affliction, tantôt dans la prospérité ; et les mauvais de même. Mais il en était ainsi même avant l’incarnation du Christ. Donc tous les jugements de Dieu concernant les affaires humaines ne ressortissent pas au pouvoir judiciaire du Christ.
Cependant :
Il est dit en saint Jean (5, 12) : "Le Père a donné tout jugement au Fils."
Conclusion :
Si l'on parle du Christ selon sa nature divine, il est évident que tout jugement appartient au Fils : de même en effet que le Père a fait toutes choses par son Verbe, ainsi juge-t-il tout par lui.
Mais si l'on parle du Christ selon sa nature humaine, il est également manifeste que toutes choses sont soumises à son jugement, et cela pour trois raisons :
- 1° A cause de la relation particulière qui existe entre l'âme du Christ et le Verbe de Dieu ; si, en effet, "l'homme spirituel juge de tout" (1 Co 2, 15) en tant que son esprit est uni au Verbe de Dieu, à plus forte raison l'âme du Christ, qui est remplie par la vérité du Verbe de Dieu, porte-t-elle un jugement sur toutes choses.
- 2° Le mérite de la mort du Christ le montre aussi : "Le Christ est mort et ressuscité afin d'être le Seigneur des vivants et des morts" (Rm 14, 9). Et tel est le motif pour lequel il juge tous les hommes. Aussi saint Paul ajoute-t-il aussitôt : "Nous comparaîtrons tous au tribunal du Christ." Et Daniel (7, 14) avait déjà dit : "Il lui a été donné pouvoir, honneur et royauté et tous les peuples, toutes les tribus, toutes les langues le serviront."
- 3° On le voit encore si l'on considère le rapport des réalités humaines à la fin du salut de l'homme. En effet, à celui qui a la charge du principal, on confie aussi l'accessoire. Or, les réalités humaines sont toutes ordonnées à cette fin : la béatitude ; cette béatitude, c'est le salut éternel, et les hommes y sont admis ou rejetés par le jugement du Christ, comme on le lit en saint Matthieu (25, 21). Il est donc évident que toutes les réalités humaines sont soumises au pouvoir judiciaire du Christ.
Solutions :
1. Le pouvoir judiciaire, on l'a vu, relève de la dignité royale. Or, bien qu'établi roi par Dieu, le Christ n'a pas voulu, pendant qu'il vivait sur la terre, administrer temporellement un royaume terrestre. Ainsi dit-il lui-même en saint Jean (18, 36) : "Ma royauté ne vient pas de ce monde." Pareillement, le Christ, qui venait conduire les hommes à Dieu, n'a pas voulu exercer le pouvoir judiciaire sur les réalités temporelles. Voilà pourquoi saint Ambroise de Milan écrit : "C'est à bon droit que le Christ rejette les biens terrestres, lui qui était descendu sur terre à cause des biens divins. Et il n'a pas daigné se faire juge des litiges et arbitre des fortunes, lui qui a la faculté d'être juge des vivants et des morts et l'arbitre des mérites."
2. Toutes les réalités sont soumises au Christ en raison du pouvoir qu'il a reçu de son Père sur toutes choses." Tout pouvoir, dit-il, m'a été donné au Ciel et sur la terre" (Mt 28, 18). Cependant, tout ne lui est pas soumis dès maintenant, en ce qui concerne la réalisation de son pouvoir ; celle-ci n'aura lieu que plus tard, lorsque le Christ accomplira sa volonté sur tous en sauvant les uns et en punissant les autres.
3. Avant l'Incarnation, les jugements sur les hommes étaient rendus par le Christ en tant que Fils de Dieu. A ce pouvoir judiciaire, l'âme du Christ qui lui est personnellement unie participe grâce à l'Incarnation.