Article 1 — Doit-il y avoir des clefs dans l’Église ?
Objections :
1. Il semble qu’il ne doive pas y avoir de clefs dans l’Église. On n’a pas besoin de clefs pour entrer dans une maison dont la porte est ouverte. Or l’Apocalypse (4, 1) nous dit : "J’ai vu et voici qu’au Ciel une porte est ouverte", porte qui est le Christ disant de lui-même (Jn 10, 7): "Je suis la porte". Pour l’entrée au Ciel, l'Église n’a donc pas besoin de clefs.
2. La clef sert à ouvrir et à fermer ; mais cela n’appartient qu’au Christ "qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n’ouvre" (Ap 3, 7). L’Église n’a donc pas de clefs dans les mains de ses ministres.
3. A qui le Ciel est fermé, l’enfer est ouvert, et réciproquement. D’où quiconque a les clefs du Ciel, a celles de l’enfer. Mais on ne dit pas que l'Église a les clefs de l’enfer. Elle n’a donc pas non plus celles du Ciel.
Cependant :
1. On lit dans saint Matthieu (16, 19), cette parole de Jésus à Pierre : "Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux", etc.
2. D’ailleurs, tout dispensateur doit avoir les clefs de ce qu’il distribue ; or d’après saint Paul (1 Co 4, 1), les ministres de l’Église sont "les dispensateurs des divins mystères". Ils doivent donc en avoir les clefs.
Conclusion :
Dans les choses matérielles, la clef est l’instrument qui sert à l’ouverture de la porte. Or la porte du royaume nous est fermée, en tant que le péché est une souillure et en tant qu’il nous mérite une peine. C’est pourquoi le pouvoir, qui écarte cet obstacle, est appelé clef. Ce pouvoir appartient à la divine Trinité par droit d’autorité et c’est la raison pour laquelle certains disent qu’elle a la clef d’autorité : Mais ce même pouvoir d’écarter l’obstacle du péché appartient au Christ-Homme par le mérite de la passion qui est dite ouvrir la porte du Ciel ; et c’est ainsi que quelques-uns attribuent au Christ les clefs d’excellence.
Or, du côté du Christ endormi sur la croix, ont coulé les sacrements qui appartiennent à la constitution même de l’Église et c’est ainsi que, dans les sacrements de l’Église, demeure l’efficacité de la passion du Christ. Voilà comment les ministres de l’Église, qui sont les dispensateurs des sacrements, ont reçu un certain pouvoir d’écarter cet obstacle du péché, non point par leur propre vertu, mais par la vertu de Dieu et de la passion du Christ. C’est ce pouvoir qu’on appelle métaphoriquement clef de l’Église et qui est une clef de service.
Solutions :
1. La porte du Ciel est, de son côté, toujours ouverte ; mais on la dit fermée pour celui qui ne peut pas y entrer, à raison d’un obstacle qui vient de lui-même. L’obstacle, qui existait pour toute la nature humaine en raison du péché originel, a été écarté par la passion du Christ et c’est pour cela qu’après la passion, Jean a vu la porte du Ciel ouverte. Mais encore maintenant elle est chaque jour fermée à tel ou tel individu, soit à cause du péché originel qu’il a contracté en naissant, soit à cause du péché actuel qu’il a commis personnellement. Voilà pourquoi nous avons besoin des sacrements et des clefs de l’Église.
2. Cette parole s’entend de la fermeture définitive des Limbes où personne ne descend plus et de cette ouverture du paradis qui consiste en ce que le Christ a écarté, par sa passion, l’obstacle qui s’opposait à l’entrée de la nature humaine.
3. La clef de l’enfer, qui l’ouvre et le ferme, est le pouvoir de conférer la grâce qui ouvre l’enfer en faisant sortir l’homme du péché, porte de l’enfer, et qui le ferme en empêchant l’homme soutenu par la grâce de tomber dans le péché. Or ce pouvoir de conférer la grâce n’appartient qu’à Dieu seul qui, par conséquent, a gardé pour lui seul la clef de l’enfer. Mais la clef du royaume est encore le pouvoir de remettre la dette de peine temporelle qui demeure après le pardon, et empêche le pénitent d’entrer dans le royaume. Voilà pourquoi on peut plutôt confier à des hommes la clef du royaume que celle de l’enfer, car ce n’est pas la même chose, comme on le voit par ce que nous venons de dire. Un pénitent peut être tiré de l’enfer par la rémission de la peine éternelle, sans être immédiatement introduit dans le royaume, à cause de la dette de peine temporelle qui lui reste à payer.
Ou bien il faut dire, comme certains le font, que la clef du Ciel est la même que celle de l’enfer, puisque du fait que l’un est fermé, l’autre est ouvert, et qu’on a retenu la dénomination la plus digne.