Article 1 — Le sacrement de l’Ordre confère-t-il la grâce sanctifiante ?
Objections :
1. On dit communément que le but du sacrement de l’Ordre est de combattre l’ignorance. Mais la grâce sanctifiante n’est pas donnée contre l’ignorance, comme la grâce "gratuitement donnée" : la grâce sanctifiante est plutôt d’ordre affectif.
2. L’Ordre implique une distinction. Or les membres de l'Église ne se distinguent pas d’après la grâce sanctifiante, mais d’après les grâces "gratuitement données", là où il y a "diversité de dons" (1 Co 12, 4).
3. Nulle cause ne présuppose son effet. Mais en celui qui va recevoir les ordres sacrés, ne faut-il pas supposer la grâce, qui le rend digne de les recevoir ? Cette grâce ne peut donc être donnée par le sacrement.
Cependant :
Les sacrements de la loi nouvelle réalisent ce qu’ils signifient. Or, le nombre sept qu’on trouve dans le sacrement de l’Ordre, n’est-il pas le symbole des sept dons du Saint Esprit, d’après le Livre des Sentences ? Ainsi les dons du Saint Esprit, qui ne vont pas sans la grâce sanctifiante, sont reçus dans le sacrement de l’Ordre.
Puis, l’Ordre est un sacrement de la loi nouvelle. Or ces sacrements, selon leur définition, sont causes de la grâce.
Conclusion :
"Les oeuvres de Dieu sont parfaites" (Dt 32, 4). Si Dieu confère un pouvoir à quelque créature, il lui donne ce qui est nécessaire pour exercer convenablement ce pouvoir. On le voit même dans l’ordre naturel : l’animal est doué d’organes qui rendent possible aux facultés de son âme leur exercice normal, à moins de déficience du côté de la matière.
Mais si la grâce sanctifiante est nécessaire à quiconque veut recevoir dignement les sacrements, elle l’est de même à quiconque doit les distribuer dignement. Le baptême, qui permet de recevoir les sacrements, confère la grâce sanctifiante ; ainsi l’Ordre qui donne le pouvoir de les dispenser.
Solutions :
1. Ce n’est pas une personne, mais toute l’Église que l’Ordre a pour but de guérir. Aussi, dire que l’Ordre est l’antidote de l’ignorance ne signifie pas que celui qui reçoit ce sacrement est par là même délivré de l’ignorance, mais qu’il est préposé pour délivrer de l’ignorance la foule des fidèles.
2. Il est vrai que les dons de la grâce sanctifiante sont communs à tous les membres de l’Église, et, de ce fait, ne peuvent établir de distinction entre eux. Mais les dons qui, eux, établissent cette distinction, nul ne peut les recevoir dignement s’il n’a la charité, et la charité ne se conçoit pas sans la grâce sanctifiante.
3. Pour exercer convenablement le ministère de l’Ordre ce n’est pas seulement une vertu quelconque qui est requise, mais bien une vertu éminente. Ceux qui reçoivent le sacrement de l’Ordre sont, de ce fait, établis au-dessus du peuple ; ils doivent donc aussi être les premiers par le mérite de leur sainteté. En ce sens, il faut supposer chez les ordinands la grâce, qui leur mérite d’être comptés au nombre des fidèles du Christ, mais, en recevant l’Ordre, ils reçoivent un don de grâce plus abondant, qui les rend capables de plus grandes oeuvres.