TheoFonsAux sources de la foi

Gaudete et Exsultate

GE · François · 2018 · FR · 177 paragraphes · vatican.va ↗

En même temps, la sainteté est parresía : elle est audace, elle est une incitation à l’évangélisation qui laisse une marque dans ce monde. Pour que cela soit possible, Jésus lui-même vient à notre rencontre et nous répète avec sérénité et fermeté : « Soyez sans crainte » (Mc 6, 50). « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Ces paroles nous permettent de marcher et de servir dans cette attitude pleine de courage que suscitait l’Esprit Saint chez les Apôtres et qui les conduisait à annoncer Jésus-Christ. Audace, enthousiasme, parler en toute liberté, ferveur apostolique, tout cela est compris dans le vocable parresía, terme par lequel la Bible désigne également la liberté d’une existence qui est ouverte, parce qu’elle se trouve disponible à Dieu et aux autres (cf. Ac 4, 29 ; 9, 28 ; 28, 31 ; 2 Co 3, 12 ; Ep 3, 12 ; He 3, 6 ; 10, 19).

Le bienheureux Paul VI mentionnait parmi les obstacles à l’évangélisation précisément le manque de parresía : « Le manque de ferveur […] est d’autant plus grave qu’il vient du dedans »103Exhort. ap. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 80 : AAS 68 (1976), p. 73. Il est intéressant de noter que dans ce texte, le bienheureux Paul VI lie intimement la joie à la parresía. De même qu’il déplore “surtout le manque de joie et d’espérance”, exalte la “douce et réconfortante joie d’évangéliser” qui est unie à “un élan intérieur que personne ni rien ne saurait éteindre”, pour que le monde ne reçoive pas l’Évangile “d’évangélisateurs tristes et découragés ”. À l’occasion de l’Année Sainte 1975, le même Paul VI a consacré à la joie l’Exhortation apostolique Gaudete in Domino (9 mai 1975) : AAS 67 (1075), pp. 289-322.. Que de fois nous nous sentons engourdis par le confort de la rive ! Mais le Seigneur nous appelle à naviguer au large et à jeter les filets dans des eaux plus profondes (cf. Lc 5, 4). Il nous invite à consacrer notre vie à son service. Attachés à lui, nous avons le courage de mettre tous nos charismes au service des autres. Puissions-nous nous sentir récompensés par son amour (cf. 2 Co 5, 14) et puissions-nous dire avec saint Paul : « Malheur à moi si je n'annonçais pas l’Evangile ! » (1 Co 9, 16).

Regardons Jésus : sa compassion profonde n’était pas quelque chose qui l’isolait, ce n’était pas une compassion paralysante, timide ou honteuse comme bien des fois cela nous arrive, bien au contraire ! C’était une compassion qui l’incitait à sortir de lui-même avec vigueur pour annoncer, pour envoyer en mission, pour envoyer guérir et libérer. Reconnaissons notre fragilité mais laissons Jésus la saisir de ses mains et nous envoyer en mission. Nous sommes fragiles mais porteurs d’un trésor qui nous grandit et qui peut rendre meilleurs et plus heureux ceux qui le reçoivent. L’audace et le courage apostoliques sont des caractéristiques de la mission.

La parresía est un sceau de l’Esprit, une marque de l’authenticité de l’annonce. Elle est l’assurance heureuse qui nous conduit à trouver notre gloire dans l’Évangile que nous annonçons, elle est confiance inébranlable dans la fidélité du Témoin fidèle qui nous donne l’assurance que rien « ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu » (Rm 8, 39).

Nous avons besoin de l’impulsion de l’Esprit pour ne pas être paralysés par la peur et par le calcul, pour ne pas nous habituer à ne marcher que dans des périmètres sûrs. Souvenons-nous que ce qui est renfermé finit par sentir l’humidité et par nous rendre malades. Quand les Apôtres ont senti la tentation de se laisser paralyser par les craintes et les dangers, ils se sont mis à prier ensemble en demandant la parresía : « À présent donc, Seigneur, considère leurs menaces et [permets] à tes serviteurs d’annoncer ta parole en toute assurance » (Ac 4, 29). Et la réponse a été que « tandis qu’ils priaient, l’endroit où ils se trouvaient réunis trembla ; tous furent alors remplis du Saint Esprit et se mirent à annoncer la parole de Dieu avec assurance » (Ac 4, 31).

Comme le prophète Jonas, nous avons en nous la tentation latente de fuir vers un endroit sûr qui peut avoir beaucoup de noms : individualisme, spiritualisme, repli dans de petits cercles, dépendance, routine, répétition de schémas préfixés, dogmatisme, nostalgie, pessimisme, refuge dans les normes. Peut-être refusons-nous de sortir d’un territoire qui nous était connu et commode. Toutefois, les difficultés peuvent être comme la tempête, la baleine, le ver qui a fait sécher le ricin de Jonas, ou le vent et le soleil qui l’ont brûlé à la tête ; et comme dans son cas, ils peuvent servir à nous faire retourner à ce Dieu qui est tendresse et qui veut nous conduire dans un cheminement continu et rénovateur.

Dieu est toujours une nouveauté, qui nous pousse à partir sans relâche et à nous déplacer pour aller au-delà de ce qui est connu, vers les périphéries et les frontières. Il nous conduit là où l’humanité est la plus blessée et là où les êtres humains, sous l’apparence de la superficialité et du conformisme, continuent à chercher la réponse à la question du sens de la vie. Dieu n’a pas peur ! Il n’a pas peur ! Il va toujours au-delà de nos schémas et ne craint pas les périphéries. Lui-même s’est fait périphérie (cf. Ph 2, 6-8 ; Jn 1, 14). C’est pourquoi, si nous osons aller aux périphéries, nous l’y trouverons, il y sera. Jésus nous devance dans le cœur de ce frère, dans sa chair blessée, dans sa vie opprimée, dans son âme obscurcie. Il y est déjà.

Il faut, certes, ouvrir la porte du cœur à Jésus-Christ, car il frappe et appelle (cf. Ap 3, 20). Mais parfois, je me demande si, à cause de l’air irrespirable de notre auto-référentialité, Jésus n’était pas déjà en nous, frappant pour que nous le laissions sortir. Dans l’Évangile, nous voyons comment Jésus « cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu » (Lc 8, 1). De même, après la résurrection, quand les disciples sont allés partout, le Seigneur œuvrait avec eux (cf. Mc 16, 20). Voilà la dynamique qui jaillit de la vraie rencontre !

L’accoutumance nous séduit et nous dit que chercher à changer quelque chose n’a pas de sens, que nous ne pouvons rien faire face à cette situation, qu’il en a toujours été ainsi et que nous avons survécu malgré cela. À cause de l’accoutumance, nous n’affrontons plus le mal et nous permettons que les choses ‘‘soient ce qu’elles sont’’, ou ce que certains ont décidé qu’elles soient. Mais laissons le Seigneur venir nous réveiller, nous secouer dans notre sommeil, nous libérer de l’inertie. Affrontons l’accoutumance, ouvrons bien les yeux et les oreilles, et surtout le cœur, pour nous laisser émouvoir par ce qui se passe autour de nous et par le cri de la Parole vivante et efficace du Ressuscité.

L’exemple de nombreux prêtres, religieuses, religieux et laïcs qui se consacrent à évangéliser et à servir avec grande fidélité, bien des fois en risquant leurs vies et sûrement au prix de leur confort, nous galvanise. Leur témoignage nous rappelle que l’Église n’a pas tant besoin de bureaucrates et de fonctionnaires, que de missionnaires passionnés, dévorés par l’enthousiasme de transmettre la vraie vie. Les saints surprennent, dérangent, parce que leurs vies nous invitent à sortir de la médiocrité tranquille et anesthésiante.

Demandons au Seigneur la grâce de ne pas vaciller quand l’Esprit nous demande de faire un pas en avant ; demandons le courage apostolique d’annoncer l’Évangile aux autres et de renoncer à faire de notre vie chrétienne un musée de souvenirs. De toute manière, laissons l’Esprit Saint nous faire contempler l’histoire sous l’angle de Jésus ressuscité. Ainsi, l’Église, au lieu de stagner, pourra aller de l’avant en accueillant les surprises du Seigneur.

Notes

  1. 103. Exhort. ap. Evangelii nuntiandi (8 décembre 1975), n. 80 : AAS 68 (1976), p. 73. Il est intéressant de noter que dans ce texte, le bienheureux Paul VI lie intimement la joie à la parresía. De même qu’il déplore “surtout le manque de joie et d’espérance”, exalte la “douce et réconfortante joie d’évangéliser” qui est unie à “un élan intérieur que personne ni rien ne saurait éteindre”, pour que le monde ne reçoive pas l’Évangile “d’évangélisateurs tristes et découragés ”. À l’occasion de l’Année Sainte 1975, le même Paul VI a consacré à la joie l’Exhortation apostolique Gaudete in Domino (9 mai 1975) : AAS 67 (1075), pp. 289-322.