Il est très difficile de lutter contre notre propre concupiscence ainsi que contre les embûches et les tentations du démon et du monde égoïste, si nous sommes trop isolés. Le bombardement qui nous séduit est tel que, si nous sommes trop seuls, nous perdons facilement le sens de la réalité, la clairvoyance intérieure, et nous succombons.
La sanctification est un cheminement communautaire, à faire deux à deux. C’est ainsi que le reflètent certaines communautés saintes. En diverses occasions, l’Église a canonisé des communautés entières qui ont vécu héroïquement l’Évangile ou qui ont offert à Dieu la vie de tous leurs membres. Pensons, à titre d’exemple, aux sept saints fondateurs de l’Ordre des Servites de Marie, aux sept religieuses bienheureuses du premier monastère de la Visitation de Madrid, à saint Paul Miki et ses compagnons martyrs au Japon, à saint André Kim Taegon et ses compagnons martyrs en Corée, à saint Roque González, saint Alphonse Rodríguez et leurs compagnons martyrs en Amérique du Sud. Souvenons-nous également du récent témoignage des moines trappistes de Tibhirine (Algérie), qui se sont préparés ensemble au martyre. Il y a, de même, beaucoup de couples saints au sein desquels chacun a été un instrument du Christ pour la sanctification de l’autre époux. Vivre ou travailler avec d’autres, c’est sans aucun doute un chemin de développement spirituel. Saint Jean de la Croix disait à un disciple : tu ne vis avec d’autres « que pour être travaillé, exercé par tous […] »104Précautions, n. 15 (Œuvres complètes, Paris 1990, p. 304)..
La communauté est appelée à créer ce « lieu théologal où l’on peut faire l’expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité »105Jean Paul-Paul II, Exhort. ap. post-synodale Vita consecrata (25 mars 1996), n. 42 : AAS 88 (1996), p. 416.. Partager la Parole et célébrer ensemble l’Eucharistie fait davantage de nous des frères et nous convertit progressivement en communauté sainte et missionnaire. Cela donne lieu aussi à d’authentiques expériences mystiques vécues en communauté, comme ce fut le cas de saint Benoît et de sainte Scholastique, ou lors de cette sublime rencontre spirituelle qu’ont vécue ensemble saint Augustin et sa mère sainte Monique : « Or, le jour était imminent où elle allait quitter cette vie, jour que tu connaissais, toi, mais que nous, nous ignorions. Il se trouva, par tes soins j’en suis sûr, par tes secrètes dispositions, que nous étions seuls, elle et moi, debout, accoudés à une fenêtre ; de là le jardin intérieur […]. Nous tenions grande ouverte la bouche de notre cœur vers les eaux qui ruissellent d’en haut de ta source, de la source de vie qui est près de toi […]. Et pendant que nous parlons et aspirons à elle [la sagesse éternelle], voici que nous la touchons, à peine, d’une poussée rapide et totale du cœur. […] [Comme si] la vie éternelle fût telle qu’a été cet instant d’intelligence après lequel nous avions soupiré… »106Confessions, IX, 10, 23-25 : PL 32, p. 773-775 (Paris 1962, Livres VIII-XIII, pp. 115-121)..
Mais ces expériences ne sont pas ce qu’il y a de plus fréquent, ni de plus important. La vie communautaire, soit en famille, en paroisse, en communauté religieuse ou en quelque autre communauté, est faite de beaucoup de petits détails quotidiens. Il en était ainsi dans la sainte communauté qu’ont formée Jésus, Marie et Joseph, où s’est reflétée de manière exemplaire la beauté de la communion trinitaire. C’est également ce qui se passait dans la vie communautaire menée par Jésus avec ses disciples et avec les gens simples.
Rappelons comment Jésus invitait ses disciples à prêter attention aux détails. Le petit détail du vin qui était en train de manquer lors d’une fête. Le petit détail d’une brebis qui manquait. Le petit détail de la veuve qui offrait ses deux piécettes. Le petit détail d’avoir de l’huile en réserve pour les lampes au cas où tarderait le fiancé. Le petit détail de demander à ses disciples de vérifier combien de pains ils avaient. Le petit détail d’avoir allumé un feu de braise avec du poisson posé dessus tandis qu’il attendait les disciples à l’aube.
La communauté qui préserve les petits détails de l’amour107Spécialement, je rappelle les trois mots-clefs ‘‘s’il te plaît, merci, pardon’’, car « dits au bon moment, [ils] protègent et alimentent l’amour, jour après jour » : Exhort. ap. post-synodale Amoris laetitia (19 mars 2016), n. 133 : AAS 108 (2016), p. 363., où les membres se protègent les uns les autres et créent un lieu ouvert et d’évangélisation, est le lieu de la présence du Ressuscité qui la sanctifie selon le projet du Père. Parfois, par un don de l’amour du Seigneur, au milieu de ces petits détails, s’offrent à nous des expériences consolantes de Dieu : « Un soir d’hiver j’accomplissais comme d’habitude mon petit office… tout à coup j’entendis dans le lointain le son harmonique d’un instrument de musique, alors je me représentai un salon bien éclairé, tout brillant de dorures, des jeunes filles élégamment vêtues se faisant mutuellement des compliments et des politesses mondaines ; puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais ; au lieu d’une mélodie j’entendais de temps en temps ses gémissements plaintifs […]. Je ne puis exprimer ce qui se passa dans mon âme, ce que je sais c’est que le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassèrent tellement l’éclat ténébreux des fêtes de la terre, que je ne pouvais croire à mon bonheur »108Thérèse de Lisieux, Manuscrit C, 29vo-30ro (Œuvres Complètes, Paris 1996, pp. 274-275)..
À l’opposé de la tendance à l’individualisme consumériste qui finit par nous isoler dans la quête du bien-être en marge des autres, notre chemin de sanctification ne peut se lasser de nous identifier à ce désir de Jésus : « Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi » (Jn 17, 21).